Eric Delphin Kwégoué – dramaturge camerounais

En avril 2015, je participais à une rencontre avec Eric Delphin Kwégoué, proposée par l’association 63 Regards de Tours; et découvrais à cette occasion une écriture théâtrale singulière, et une culture de moi méconnue, par les échanges publics avec l’auteur, et par les mises en voix de ses textes proposées par des étudiants de l’Université François Rabelais de Tours …
Depuis 2010, l’association tourangelle 63 Regards, créée par Marion Chénetier-Alev et Philippe Lebas, a pour but de promouvoir le théâtre contemporain, d’intéresser un public toujours plus nombreux à des lectures du monde particulières, portées par des jeunes auteurs, peu lus et peu diffusés .

Ainsi, depuis 5 ans, l’association invite un auteur à Tours tous les ans, pour un temps d’échange collectif public, assorti de mises en voix et en espace de ses textes, par des étudiants de M1 du master Culture et médiation des Arts du spectacle de l’Université François Rabelais, et du Conservatoire. Les étudiants ont travaillé pendant une année universitaire sur l’ensemble de l’œuvre de l’auteur dans le cadre d’un atelier spécifique ; et, sous la direction de Philippe Lebas, ont choisi des textes en vue d’une restitution finale au Volapük (lieu de résidence artistique à Tours). Autre partenaire de l’événement, le collège La Bruyère, notamment les élèves qui suivent la classe à horaires aménagés théâtre.

Les invités des trois premières éditions étaient : Christophe Pellet, Pauline Sales, Sylvain Levey. En 2014, 63 Regards mettait le théâtre québécois à l’honneur, en invitant la comédienne et dramaturge Evelyne de La Chenelière. Cette année, c’était au tour du camerounais Eric Delphin Kwégoué ; auteur, metteur en scène et comédien, et également éditeur d’auteurs africains. Une écriture originale, traversée par le multilinguisme du Cameroun : Anglais, Français, Camfranglais. Pour Kwégoué, le patois est la langue de l’émotion : certaines pièces sont pensées, ressenties en patois, puis écrites, « traduites » en français. Une différence linguistique, héritée du temps de la colonisation européenne, source de conflits et de violences : dans la pièce Out, la jeune Sophie est chassée par son père pour avoir parlé anglais, et se rebaptise elle-même Out. A ce maillage linguistique s’ajoutent les différences confessionnelles et ethniques. Eric Delphin Kwégoué appartient à une famille Bamiléké ; il a d’abord été formé au théâtre rituel. On retrouve cet univers métaphysique dans ses pièces, notamment L’Ombre de mon propre vampire, dont un extrait a été présenté au Volapük par les étudiants de l’atelier.

La présentation de ses pièces « extrêmement variées », de son écriture « très dense et non conformiste » – Marion Chénetier-Alev – permet au public de découvrir la réalité d’un pays souvent mal connue ici. Depuis 1982, la « démocrature » de Paul Biya fait la vie dure aux artistes qui abordent dans leur œuvres des thèmes comme la condition féminine, le viol, le tribalisme, la polygamie, la dictature, le poids des traditions, autant d’aspects qui entravent la liberté. Rappelons au passage que Out est une commande de l’Institut Français de Paris, qui a soutenu la résidence d’écriture. Out traite de l’homosexualité, longtemps interdite par la loi camerounaise, et qui est toujours gravement punie par la population. Sophie, chassée par son père, est persécutée par le directeur de son lycée, car homosexuelle, ainsi que sa compagne qui meurt tabassée.

Pour l’auteur, au Cameroun, les gens ont si peur de la guerre, qu’ils prient pour le maintien du régime actuel. « Pour soigner la violence, il faut être violent », dit-il. Il faut malmener le spectateur pour créer (peut-être) un déclic. En effet, dans ses pièces, l’interpellation du public est frontale ; « la fiction enrobe à peine le sujet, le public est mis devant le problème » – Marion Chénetier-Alev.

Découvrez  ci-après les archives sonores de cette rencontre, et les mises en voix de L’Ombre de mon propre vampire  et de Pressentiment à vif par les étudiants de l’atelier théâtre, le 24 avril, au Volapük.


Bibliographie d’Eric Delphin Kwégoué :
L’Ombre de mon propre vampire, dans un recueil collectif intitulé Contemporain Cameroun, éditions Ifrikiya, Yaoundé, 2011.
Les Génétiques, dans un recueil collectif intitulé Les Dramaticules. Cinq dramaturges camerounais, Les éditions Scène d’Ebène, Association Koz’art, Douala, 2014.
Autopsie d’une poubelle, éditions Ecritures théâtrales Grand Sud-Ouest

Textes à paraître : 
Question de terre, éditions Clé, Yaoundé, 2015
Par amour jusqu’à la mort, Harmattan, Yaoundé, à paraître.

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