J’ai froid

Aussi loin que je m’en souvienne, j’ai toujours été terrorisée par l’hiver et le froid, et il faut dire qu’ici à Tours, patelin à une heure de TGV de Paris, l’hiver commence en octobre, pour se finir en juin…

J’ai froid
J’ai grandi dans des maisons mal chauffées et, bien que je sois née à la fin du XXe siècle, je sais le poids du drap froid sur mon corps d’enfant en pyjama de pilou… (bon, je dois l’avouer, j’ai piqué cette phrase à Proust). J’ai eu un poêle à pétrole près de mon lit, j’avais peur qu’il explose, ou m’asphyxie. Mais comme les chaussettes de ski ne suffisaient pas à potentialiser l’effet de la tisane « nuit tranquille », il fallait bien se résoudre à laisser allumer le monstre en métal.
Il faut dire aussi que je n’y mets pas beaucoup du mien. Je souffre de la maladie de Raynaud, ce qui fait que tous les hivers, malgré trois pulls, un gros manteau, un bonnet, des moufles en peau, j’ai les doigts tous blancs et insensibles au bout d’un quart d’heure dehors. J’envisage de migrer dans un pays aux températures plus clémentes.


Summum
Je pouvais sembler rompue à l’exercice du froid, et pourtant, il y a quelques années, j’ai eu froid comme jamais… J’étais en apprentissage dans une clinique psychiatrique à 25km de chez moi, pour devenir infirmière. Le permis de conduire est un luxe – 36€  l’heure de conduite, mon budget hebdomadaire alimentaire – que de nombreux jeunes ne peuvent pas se permettre. Alors, j’allais tous les jours en scooter à la clinique. Je devais y être le matin pour 6h30. Je partais à 5h30 en plein hiver, quand il faisait -5°C, parce que quand j’arrivais à la clinique, je ne sentais plus mes mains, ni mes jambes, et c’est la lingère qui m’aidait à défaire mon casque, et à tourner la clef dans la porte du vestiaire. J’arrivais en avance, bien avant tous les autres soignants, parce que je passais mes mains sous l’eau chaude pendant un quart d’heure, et quand la sensibilité revenait, je pleurais de douleur. Il n’était pas question que mes collègues – surtout celles qui se moquaient de moi en trouvant ridicule à mon âge de n’avoir toujours pas de permis – me voient dans cet état. Je buvais des litres de café brûlant jusqu’à 9h environ, heure à laquelle mon corps commençait à vraiment se décrisper. A quinze heures, il fallait repartir. A la fin de la semaine, j’étais si fatiguée par le froid que je m’endormais sur mon scooter. Quand j’arrivais chez moi, je m’écroulais sur le canapé et m’endormais parfois avec mon manteau. Un jour, il neigeait si fort que les patients m’ont interdit de rentrer en scooter, et c’est un collègue qui m’a ramenée. A la fin de l’hiver, quand j’ai retiré mes trois pulls, les gens se sont aperçus que j’avais « fondu au soleil », et que cette silhouette plus fine m’allait bien. Il est vrai que contraindre son corps à puiser dans ses réserves de graisses en l’exposant à un froid extrême peut sembler un peu excessif… Mais pour un contrat en apprentissage où l’on est payé, dans la discipline qui vous intéresse, on est parfois prêt à quelques sacrifices. Étonnamment, je n’ai pas eu un seul rhume cet hiver-là, et 58/60 à la Mise en Situation Professionnelle du Diplôme d’Etat infirmier.

Mourir de froid
En psychiatrie, une fois mon diplôme en poche, j’ai croisé une jeune femme, qui avait été amenée aux urgences en état d’hypothermie grave. Par une nuit de température négative, elle s’était assise en tshirt sur un banc, avec l’intention de « mourir de froid ». Sa vie, ravagée par les malheurs et la drogue, lui était devenue trop difficile. Elle se disait « trop lâche » pour en finir autrement, et elle ne voulait pas imposer à quelqu’un d’autre de la décrocher si elle se pendait, ou de ramasser quoi que ce soit en utilisant une arme à feu. Ce pragmatisme du désespoir m’a toujours étonnée, et si elle avait su lire, je lui aurais volontiers prêté Cioran.
J’ignore ce qu’elle est devenue, si elle est retournée au froid de la rue, si elle s’est « endormie comme un bâton », si elle vit, si elle est heureuse. J’espère seulement qu’elle n’a plus froid.


Cinéma du froid
Jean Renoir – La Petite Marchande d’allumettes – 1928 – 29 min – muet
à regarder sur le site archive.org, où l’on peut télécharger légalement plein d’œuvres tombées dans le domaine public.

Inspiré du conte La Petite Fille aux allumettes d’Andersen, où une petite mendiante, qui n’arrive pas à vendre ses allumettes la nuit de la Saint-Sylvestre,  meurt doucement de froid dans la rue, après avoir craqué les allumettes pour se réchauffer, et faire apparaître un poêle, un dîner somptueux, et sa grand-mère, qui l’avait toujours aimée, et vient la chercher…


Grand-père
Il y a un an, mon grand-père était retrouvé mort de froid dans un terrain vague, après avoir disparu trois jours. Quelques mois plus tôt, il avait été victime d’une arnaque, s’était fait voler des chèques, et une forte somme d’argent. Il dormait avec un marteau sur sa table de nuit.
Les derniers mots qu’il m’a dit, au téléphone, peu avant de disparaître, c’était : « Ah, fais moi rire, Mélissa, tu sais, ce n’est pas très drôle, ici… » Je lui avais envoyé une bande dessinée, Cher Pays de notre enfance, qu’il n’a pas eu le temps de lire, et dans laquelle j’ai trouvé une carte qu’il m’avait écrite mais pas eu le temps de poster.
J’en ai voulu au correspondant du journal La Voix du Nord d’avoir décrit mon grand-père comme un vieux monsieur désorienté portant des chaussures orthopédiques, et de l’avoir fait passer pour un vieux gâteux qu’il n’était pas. J’en ai voulu au service de médecine légale -période de fêtes et état d’urgence aidant – d’avoir mis si longtemps à ne rien conclure et à nous rendre le corps de mon grand-père. J’en ai voulu aux policiers, qui n’avaient pas l’air de prendre très au serieux cette disparition, laissaient entendre qu’ils n’arriveraient pas à coincer les auteurs des vols et de la possible agression.
Mon grand-père avait un diplôme de technicien radio. Mon grand-père a toujours rêvé de retourner au Maroc. Mon grand-père devait être la voix du conte documentaire franco-marocain que je suis entrain d’écrire. A chaque fois que j’ai froid, je pense à lui. A chaque fois que j’allume la radio, je pense à lui. A chaque fois que je fais du vélo, puisque c’est lui qui m’a appris, je pense à lui.
Alors, pour lui montrer que je ne l’oublie pas, j’irai vivre un jour prochain dans un pays où il ne fait jamais froid…

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