Zamanana, Zieurouges, et Manga – épisode 1

Conte sauce gasy.
A J.L. et sa fille, et à tous les Malgaches que je connais.


Zieurouges était un esprit mesquin en forme de femme. Le temps avait jauni les poils de son crâne, et ranci son haleine. Zieurouges s’approchait subrepticement des zenfants pour les zetouffer. Mais le village avait un ange gardien, Zamanana, la fille au nez très fin… Quand Zieurouges de trop près approchait, hargneuse, dans la nuit de charbon, Zamanana alertait le village en criant « Ça pue!  » et Zieurouges se sauvait en grommelant. Zamanana sauva ainsi des centaines et des centaines d’enfants d’une mort atroce. Et si Zieurouges détestait tellement les enfants, c’est que l’idée qu’ils profiteraient de la beauté du monde après elle lui était insupportable. Elle avait commencé par détruire les écoles, et manger tous les livres. Si les enfants restaient ignorants, ils deviendraient facilement des adultes imbéciles, assez débiles pour s’exterminer eux-mêmes, ce qui lui faciliterait grandement le boulot. Zieurouges avait quand même gardé quelques livres précieux, dont elle avait tapissé le fond de son lit, mais qu’elle ne lisait jamais. C’était juste pour le plaisir d’en priver les autres, et d’avoir pour elle seul un objet devenu rare et précieux. De son nid, elle voyait avec plaisir s’abrutir la population. Elle commença discrètement à grignoter la langue, en croquant un accent ici, une lettre là… Elle posa son gros cul sur les règles de grammaire. Tant et si bien qu’il devint extrêmement laborieux de lire des textes écrits, puisqu’on n’y comprenait plus rien. L’écrit commença donc à disparaître.

Un jour de grand vent et de Francophonie zarriva une étrange créature. Elle ressemblait à un gros chat, et son pelage avait une couleur de fruit pas mûr. Personne ne su nommer la créature. Tous les dictionnaires avaient disparu, et le village se situait dans une zone hermétique aux zondes internet. Alors, on l’enferma dans un graaaand sac de toile, et on l’apporta au mpsikidy. Ô mpsikidy! Cette chose doit-elle vivre ou mourir? La chose protestait dans le sac dans une langue inconnue. Les graines parlèrent. La chose devait vivre. Le sac poussa un soupir de soulagement. Ne serait-ce pas un maléfice de Zieurouges?  Murmures. On posa le sac aux pieds de Zamanana, attendant son jugement sans appel. Elle ouvrit le sac, et la chose fila se cacher dans un manguier. « Appelons la chose Manga, ça sera plus simple. »

Les jours passèrent, et Manga se faisait si discret, que les habitants l’oublièrent peu à peu dans son manguier. L’arbre devint sacré, mais sans pouvoir écrire son histoire, bientôt, on ne sut plus pourquoi. Les villageois venaient tout de même sous le manguier sacré quand ils avaient de grandes décisions à prendre. A haute et claire voix, ils posaient leur question à l’arbre. S’il ne se passait rien, l’idée était mauvaise ; ou alors, la réponse était non. Si l’entreprise ou la question étaient malveillantes, l’arbre arrivait toujours à envoyer des fruits pourris en pleine face du demandeur. Si la réponse était oui, une mangue descendait de l’arbre. La taille et la beauté du fruit donnait des indications supplémentaires. Lorsque la question était mal posée, une branche s’agitait. Ainsi, on ne demandait pas au manguier sacré « Est-ce que ma femme me trompe ? » mais « Ma femme m’aime-t-elle ? » ; non pas « Le maire est-il un voleur ? » mais « Le maire est-il honnête homme ? ». Il va sans dire que plus d’un et plus d’une ont tenté de faire abattre cet arbre de malheur, dont le maire catholique, qui s’insurgeait contre ces croyances de sauvages. Mais quelqu’un fit remarquer que depuis que le manguier était sacré – quand déjà ? – Zieurouges semblait avoir disparu… Murmures et hochements de tête. Le manguier fut classé au patrimoine local, et protégé ainsi des avides appétits des Chinois qui avaient rasé tout le bois de rose avoisinant.

Craignant tout de même pour sa vie, Manga ne descendait de son perchoir qu’à la nuit tombée. La consommation journalière de mangues avait rendu son pelage roux, et on aurait pu le prendre pour un renard. Chaque nuit, il allait porter les plus belles mangues de son arbre au mpsikidy, pour le remercier d’avoir lu dans les graines de lui laisser la vie sauve.

Mais Manga était triste. Il n’avait pas d’amis, et ne parlait pas la langue des villageois, même si il les comprenait. Et c’était bien ennuyeux, parce que les villageois parlaient souvent de Zieurouges, mais comment leur demander qui était-ce ? Par déduction, Zieurouge avait disparu quand Manga était arrivé, or Manga était arrivé par un vent de Francophonie… Donc, ce que le vent de la Francophonie apporte, il le reprend ailleurs… Manga devait en avoir le cœur net. Il prit son offrande quotidienne de mangues et se dirigea à pattes feutrées chez le mpsikidy. Il déposa les mangues devant la porte, mais au lieu de se sauver sur le toit pour guetter l’arrivée et le sourire du maître des lieux, il se roula en boule à coté.

Il attendit. Un bon moment. Il se sentit bête, et faillit partir, quand soudain, la porte s’ouvrit, et il vit sortir la belle Asha le cheveu en désordre, suivie du mpsikidy qui avait l’air tout émoustillé. Manga gloussa, puis glapit quand la belle lui marcha un bon coup sur la queue. Il faisait noir, « Une bête ! Une bête ! Là !!! », glapit à son tour la belle Asha. Manga profita de la confusion pour s’engouffrer chez le mpsikidy, qui cherchait à taton la lumière. « Ce ne sont que des mangues, de belles mangues, ma chère ! » « Je sais ce que je dis ! Il y avait une bête, là ! Peut-être même que c’était Zieurouges ! Haaaaan !! » Asha porta sa main à sa bouche, comme si le fait de dire le nom du monstre allait le faire venir. Caché sous le lit, Manga riait. « N’importe quoi, pensait-il. Dire « argent » n’en n’a jamais fait apparaître ! » La belle Asha détala vers sa maison, comme si elle venait de se souvenir qu’elle avait un mari qui l’y attendait. Le mpsikidy haussa les sourcils, écouta sa course se perdre dans la nuit, puis quand il ne l’entendit plus, se pencha pour ramasser les mangues, avec un sourire qui fit ronronner Manga. Il rentra, laissant la porte ouverte sur les étoiles, et posa les mangues sur la table. Il s’assit dans la pénombre, alluma une bougie, et pensant à la belle Asha, il rit. « Ô monde, il y a bien des choses qui ne changeront jamais. » Manga pouffa. Impassible, le mpsikidy dit « Qui que tu sois, homme ou bien ombre vaine, montre-toi. »

Un peu honteux, Manga avança doucement vers la table. « Ah, c’est toi ! Je savais bien que tu finirais par descendre de ton manguier. Il va falloir que l’on cause tous les deux, monsieur Oui-Non. C’est bien beau de dénoncer les élections truquées et les femmes adultères, mais tu me fais perdre des clients. » Ça alors… Le mpsikidy n’était pas amnésique comme les autres du village… « Allons, avance, Manga, que je te vois. » Manga s’approcha. Le mpsikidy l’attrapa, et l’observa à la lumière de la Lune, puis le posa sur ses genoux, et se mit à le caresser. Manga était un peu gêné d’être traité comme un vulgaire chat, mais il n’osa pas se montrer grossier avec celui qui lui avait sauvé la vie. « Tu as les yeux bleus, Manga, tu es une créature magique, précieuse… Tu as pris la couleur du feu, Manga. Il n’y a pas de hasard. Si tu es là, c’est pour nous débarrasser de Zieurouges. » En effet, il y a bien des choses qui ne changent pas, pensa Manga, vexé, mais il émit simplement un « Miark ! » courroucé.


« – Quel caractère ! Heureusement que tu n’es pas une femme !

– Pffffft !

– Tu as l’occasion d’être un super héros, et tu te débines! Quand je pense à tous ces jeunes désœuvrés, qui finiront trafiquants, maquereaux ou soldats…

– Pffffft ! »


Soudain, Manga vit ce qu’il n’avait jamais vu ailleurs dans le village… Il en resta sans voix, l’œil tout rond, comme un poisson très étonné. « Qu’as-tu vu, Manga ? », dit le mpsikidy, en suivant son regard. Incrédule, il alla chercher… une pile de livres. Manga fit tomber la pile, puis se mit à inspecter chaque volume, à en retourner certains du bout de la patte. « Mais… Tu sais lire !? » Manga lança un regard méprisant au mpsikidy puis continua ce qu’il faisait. Absorbé dans ses lectures, faisant des huit concentrés avec sa queue, Manga ne voyait pas le mpsikidy jouer des graines. Soudain : « Sais-tu Manga, où sont passés tous les livres ? » « Mrrrrark ? » répondit Manga sans décoller la truffe du volume qu’il lisait. La Chanson de Roland. « Zieurouges les a tous ou détruits ou mangés ou gardés pour poser son gros cul ! » Lever de truffe, à ce ton accusateur. Regard accusateur. Ah ? Zieurouges avait bouffé ou planqué tous les bouquins ? Comment se faisait-il, alors, qu’il y en avait ici ? « Attends , minute ! Je te vois venir ! Ne va pas m’accuser de fricoter avec Zieurouges ! Non mais si tu la voyais, en plus… » Manga lui adressait un regard perçant, tapotant La Chanson de Roland du bout des pattes. « Ma maison est immunisée contre les esprits malins… » expliqua le mpsikidy. Tapotement. « Zieurouges ne peut pas entrer chez moi… Toi, tu as pu entrer… » Pensant à la belle Asha, à madame le Maire, à la marchande de pain, à la voisine-la-plus-proche, à la vendeuse de tabac, Manga se demandait quels critères utilisait la maison pour déterminer qui était maléfique et qui ne l’était pas. La maison sembla rire. Mais il était vrai qu’il n’avait jamais vu ici les créatures qui rentrent dans les maisons pour jouer des tours aux humains…

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