Zamanana, Zieurouges et Manga – épisode 4

Suite du conte sauce gasy. Episode 4 : où le village devient Ambohimiantsa, et où Manga reste Manga.
« -Cher Manga, pour te remercier de ta bravoure dans cette lutte contre Zieurouges, j’ai composé pour toi ce remède aux mille plantes de la Grande Île… C’est un produit très puissant… Une goutte annulera la malédiction que t’avait lancé Zieurouges, il y a des siècles, te transformant en… en… en créature magique. Une goutte, et tu retrouveras ta forme humaine, et tu seras l’un des nôtres… Tu pourras de nouveau parler, chanter, danser, rire, aimer… » Murmures d’approbation dans l’assistance. « Fais bien attention à n’en boire qu’une goutte, une autre goutte, même le commencement du début d’une autre goutte te retransformerait en créature… » Les villageois retenaient leur souffle. Tous imaginaient comment serait le prince Manga. A n’en pas douter, beau, très beau et très fort… Les jeunes femmes se poussaient pour être devant. Des siècles de célibat, ça devrait lui donner des idées, à ce prince guerrier ! Les anciens se disaient qu’avec tant de sagesse et de courage, Manga avait l’étoffe d’un chef, pourvu qu’il n’ait pas la peau… un peu trop… enfin, vous voyez… Les hommes déjà en place se demandaient comment ils pourraient le corrompre. Les mères surveillaient que leur fille était bien en vue, et lançaient des regards de louve aux autres mères. Les jeunes hommes se tenaient le plus droit possible, pour ne pas être trop ridicules à coté du prince Manga.

Manga bondit sur la table où le mpsikidy avait posé la potion. Il huma le pot, grogna puis en lapa une goutte. Pas un bruit dans l’assistance. Quelques secondes s’écoulèrent, puis Manga s’écroula sur la table. Le mpsikidy ordonna aux musiciens de jouer, allongea Manga sur l’estrade, puis le couvrit d’un grand tissus. Il récita des prières, tous chantèrent, jetant des regards inquiets et émerveillés vers le tissu qui semblait se débattre. Soudain, le mpsidiky regarda vers le tissu, et se figea, ébahi. Les musiciens s’arrêtèrent. Une forme humaine se dressait lentement, se drapait dans le tissu. Puis Manga se leva, face à un silence consterné. Manga avait pourtant des traits tout ce qu’il y a de plus harmonieux, une allure princière, un port altier. Manga avait toujours les mêmes immenses yeux clairs, le même regard perçant. Sa peau n’était pas orange, mais d’une extrême blancheur. Ses cheveux n’étaient pas orange, mais ébène, épais et longs. Un murmure de dépit partit du premier rang, se transformant çà et là en soulagement, jusqu’au dernier rang. Manga n’était pas un prince. Manga était une princesse. Déjà, les jeunes femmes et les femmes mariées lui lançaient des regards de crainte et d’envie. Déjà, les hommes la regardaient avec appétit. Déjà, les anciens étaient retournés à leur partie de cartes, les hommes influents à leurs affaires. Les petits garçons étaient déçus, les petites filles incrédules. Manga n’était plus qu’une belle femme, mortelle, sans pouvoirs, à laquelle on pensait déjà faire payer ses accusations de détournement de fond et d’adultère. Manga chercha le regard de Zamanana. Il était perdu, loin, loin… Manga se tourna vers le mpsidiky, surprit son regard sur elle, ce qui le fit rougir et baisser les yeux. Alors, Manga se jeta sur le pot de potion resté sur la table. Haaaan !! Fit l’assistance Haaa !!! fit le mpsikidy Manga avala tout ce qui restait de potion dans le pot, et s’écroula. « ça pue ! Ça pue ! » se mit soudain à hurler Zamanana. « Haaaaan !!! » firent les villageois, qui craignant une catastrophe quelconque et pour leur vie, se mirent à courir dans tous les sens. Zamanana se frayait un chemin à travers cette foule hystérique, distribuant des « Tu pues ! » à tous ceux qu’elle croisait. Elle s’approcha du tissu, sous lequel Manga mal en point se tenait en boule. Elle lui parla dans une langue que personne ne comprit, pas même le mpsikidy. Elle l’enveloppa dans le tissu, le serra dans ses bras, puis s’enfuit en courant.

L’enfant ne reparut que le soir, sans Manga. « Où l’as-tu mis ? Où est-il ? » demandèrent les villageois, inquiets de voir leur village dépossédé de son protecteur qui, outre être magique, faisait venir des touristes. « Où est-il ? Où est-il ? Voleuse ! » Mais Zamanana ne répondait pas. « Est-il seulement vivant ? Est-ce qu’il va bien ? » Pas de réponse. Les enfants qui aimaient beaucoup Manga pleurèrent. « Où est Manga ? Reviendra-t-il ? » Pas de réponse. Tous semblaient avoir chassé de leur esprit la courte période humaine de Manga. « Où est Manga ? » Les villageois devenaient insistants, menaçants, pressant Zamanana de questions. « Laissez cette enfant tranquille ! » Ils s’écartèrent et laissèrent passer le mpsikidy, qui prit la main de Zamanana et l’emmena auprès du manguier sacré, là où personne n’oserait l’embêter. Ils restèrent assis tous les deux un long moment au pied du manguier, en silence. Zamanana se leva, puis commença à grimper dans le manguier. « Mais que fais-tu ! Que fais tu ? » lui demandait à mi-voix le mpskidy, qui roulait des yeux épouvantés à gauche et à droite, espérant qu’aucun villageois ne serait témoin de ce sacrilège. Zamanana redescendit, et tendit un livre au mpsikidy médusé, puis s’enfuit en courant. Inferno, Dante Alighieri.

Les villageois commencèrent à venir prier au pied du manguier, à y laisser des fleurs, des fruits, des images religieuses, des bougies. Tout cela faisait enrager le maire, mais amusait beaucoup le mpsikidy. Mais Manga ne revenait pas… Les graines refusaient obstinément de parler. Zamanana refusait obstinément de parler. Alors, les villageois vinrent chanter au pied du manguier tous les soir. Des enfants bientôt naquirent, qui n’avaient pas connu Manga. Alors pour eux, le soir, au pied du manguier, on se mit à raconter les aventures de Manga. Avec un peu de broderie, parfois, mais vous savez ce que c’est, capter un auditoire exigeant, ce n’est pas rien. L’intervention de Guevara, qui houspillait les salisseurs de mémoire qui perfidement, sournoisement et insidieusement, omettaient de dire aux générations futures que Manga était une femme, faisait partie intégrante de l’histoire.

Un soir, le mpsikidy entendit du bruit sur le toit de sa maison. Fou de joie, il se précipita à l’extérieur. Rien. Il écouta la nuit. Rien. Il fit le tour de sa maison. Rien. Il rentra, et se surprit à pleurer comme un enfant.

Le lendemain, il fut impossible dans le village de capter une autre radio que la radio diffusant du jazz non stop. Cela dura onze jours. Alors, les villageois qui pour la plupart n’étaient pas très friands de jazz, se mirent à chanter. Tant et si bien, qu’alentours, on appelait le lieu Ambohimiantsa.

Un matin, le mpsikidy entendit une chanson étrange, dont il ne comprenait pas les paroles. Il tendait l’oreille, impossible de reconnaître la voix. Comme la chanson s’éloignait, il ouvrit en hâte la porte de sa maison, et trouva Zamanana, calme, souriante. Personne d’autre. « C’est toi ? » Zamanana le regarda longuement, et ne répondit pas.

La disparition de Manga excita les appétits du maire d’Ambohimiantsa. Les chants et les cérémonies du manguier rendaient le village suffisamment touristique. Or, le manguier poussait au milieu d’un terrain sur lequel lorgnaient plusieurs promoteurs… Plus de Manga, plus rien à craindre ! Le folklore, c’est le folklore, on pouvait bien le déplacer de quelques mètres, au pied du baobab, tiens, là-bas. Et puis un baobab, ce n’est pas rien, ça en impose plus pour les touristes qu’un petit manguier ! Sans rien dire, le maire vendit le terrain au plus offrant, puis attendit le jour de son allocution mensuelle pour annoncer la fin du manguier et la migration folklorique baobabesque qui s’en suivrait. Il avait poli son discours comme un diamant. Ses arguments étaient si affûtés qu’il parviendrait même à convaincre les plus réticents que c’était leur propre idée. Il avait pris soin de rendre le mpsikidy malade, en indiquant sa maison à une fort belle démone, qu’il paya fort cher, pour qu’elle aille lui donner toutes les maladies les plus honteuses qu’elle avait en stock. Le mpsikidy n’aimait pas l’argent, mais il restait un homme… Le jour dit, face aux villageois, il pris un air plein de componction au pied du manguier dont il s’apprêtait à annoncer la fin. Soudain, il vit le mpsikidy dans l’assistance. « Alors, maire, ce discours ? Nous attendons. Sache au passage que les esprits malins ne peuvent pas rentrer chez moi, même pourvu des plus beaux appâts. » L’assemblée gloussa. Le maire toussa. Il commença son discours. Zamanana vint se placer à coté de lui, les mains derrière le dos. Soudain, une mangue tomba aux pieds de Zamanana. Elle regarda la mangue. Puis le maire. Puis la mangue. Puis le mpsikidy. Puis la mangue. Ni tenant plus, elle tendit les papiers qu’elle tenait derrière son dos au mpsikidy, puis ramassa la mangue pour la manger. Le mpsikidy interrompit le maire : « Il n’y a qu’un p à compromis de vente. Et « certifié exact » s’écrit avec un « c »… » L’assemblée vint s’agglutiner autour du mpsikidy pour lire le feuillet. « Haaan ! Oh ! Aaah ! », fit l’assemblée qui tourna son air indigné vers le maire. « J’ignore ce que dit ce feuillet, mais… » Paf, une mangue pourrie s’abattit sur son costume sur-mesure. Une… Une mangue pourrie ? L’assemblée retenait son souffle. « Mais je dois vous dire que… » Paf, une autre mangue pourrie lui aplatit le nez. Paf, une autre mangue pourrie vint cirer ses chaussures de cuir noir. Des dizaines de mangues tombèrent alors de l’arbre. Poussant des cris de joie, les villageois s’en saisir pour les lancer sur le maire, qui dut s’enfuir en courant vers la foret, et on ne le revit plus jamais. Ambohimiantsa devint un village autogéré, où les rares conflits trouvaient leur solution en chanson au pied du manguier.

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