INNLAND – 11 artistes venus de Norvège

Le Centre de Création Contemporaine Olivier Debré – CCC OD- de Tours accueille 11 artistes représentant la création contemporaine de Norvège. Suivez le guide !


INNLAND : Thora Doven Balke – Ahmad Gossein – Tiril Hasselknippe – Saman Kamyab – Ignas Krunglevicius – Kamilla Langeland – Lars Laumann – Solveig Lonseth – Ann Cathrin November Hoibo – Linn Pedersen – Tori Wranes
Commissariat d’exposition : Elodie Stroecken et Thora Doven Balke


Lecture personnelle d’une exposition proposée par le CCC OD de Tours, INNLAND, regroupant 11 artistes norvégiens ou travaillant en Norvège. Du 11 mars au 11 juin 2017.

Certaines lectures des œuvres, réflexions n’engagent que moi, et ne sont peut-être pas imputables aux artistes.


La carte mentale


INN+LAND : les terres intérieures, loin de la côte, dans les terres, le « home », le foyer, national, à l’intérieur des frontières, indigène, l’arrière-pays, l’en-soi


Quelques rudiments d’allemand et d’anglais permettent d’imaginer ce qui se trame dans cette galerie noire. Tout d’abord, un rapport à l’espace physique, géographique ; mais aussi à l’espace mental, affectif. Donc un rapport de l’artiste à son territoire géographique : que nous disent-ils de la Norvège d’aujourd’hui ? Ces propositions sont-elles « indigènes », ou est-il aussi dénué de sens de parler d’ « art norvégien » que d’ « art africain » ?

“Personne ne fait d’art africain. Seuls les critiques font de l’art africain.“ — Simon Njami

INNLAND suggère un voyage intérieur aussi : la « géographie mentale », la « carte mentale ». D’ailleurs, les 11 artistes présentant leur travail ne forment pas habituellement un collectif. Certains ne sont pas « Norvégiens de souche », d’autres sont nés en Norvège, mais ont été formés ailleurs, travaillent dans d’autres pays. 11 voix singulières, donc, appelées pourtant pour se répondre, et pour répondre au visiteur qui se demanderait ce que l’art a encore à dire.


Till Roskens


En fait d’ « art géographique », comment ne pas penser au travail de Till Roeskens ? Je me suis intéressée au travail du géographe artiste lorsque j’habitais à Marseille. Il utilisait l’art de la cartographie et de la représentation de l’espace pour conter son exploration d’un territoire, sa rencontre avec ses habitants. Un voyage anthropologique et poétique, où il n’était pas question de s’approprier le territoire, mais d’y être invité petit à petit, et de partager ses découvertes avec les habitants.


« Nous mettrons quelques chaises en cercle au coin d’une rue, et je vous raconterai ce que j’ai vu et entendu, là, autour de vous, dans ce petit coin du grand nord de Marseille. Je prendrai un bout de craie, et tracerai sur le sol une carte des espaces fragmentés que j’ai parcouru deux années durant, du port jusqu’au sommet de la colline. Je vous dirai les êtres que j’ai croisé là et ce qu’ils m’ont confié de leurs vies mouvementées. » Plan de situation, Consolat-Mirabeau, conte documentaire de Till Roeskens, 2012


Till Roeskens s’est aventuré en terres inconnues, au cours de ce travail exploratoire de deux ans, il s’est fait casser la gueule, voler son vélo, on s’est d’abord méfié de lui. Puis l’artiste est devenu celui qui allait dire au monde ce qui se passe « à l’intérieur », là où on n’oserait aller.

Que nous disent les artistes d’eux-mêmes ? Quel rôle se donnent-ils ? Où se situent-ils ? Où nous emmènent-ils ? Que disent-ils de leurs rencontres avec l’autre ?


Hervé Di Rosa


Au MIAM, Musée International des Arts Modestes de Sète, on trouve une carte réalisée par Hervé Di Rosa et présentant les différents territoires de l’art, des plus évidents aux plus obscurs. J’ai longuement regardé cette carte quand je me suis retrouvée à Sète pour une formation en art-thérapie. J’y suis retournée plusieurs fois, et à chaque occasion d’aller à Sète, je ne manque jamais d’aller au MIAM.

Cette carte matérialisait la conviction que j’avais, sans arriver à la formuler, que parler une langue, écrire, danser, chanter, peindre, sculpter… étaient une seule et même chose.


« L’Art Modeste n’est ni un concept ni un mouvement. C’est un regard : il montre ce qu’on ne regarde pas. Il a des frontières mouvantes. »

Hervé Di Rosa


Cécile Vandalem


Dans cette exposition, on peut voir aussi bien des sculptures, que des installations, de la vidéo, de la photographie, une création sonore. Les disciplines se croisent, et la notion d’espace, de mise en espace semble si importante, que l’on se demande déjà où est la frontière entre « arts plastiques » et « arts de la scène ». En effet, les scénographies actuelles qui utilisent la vidéo, la création sonore, sont nombreuses. Par ailleurs, le théâtre, c’est de la mise en espace.
On pense par exemple à Tristesses, de Cécile Vandalem, présentée au Festival d’Avignon 2016 : « théâtre musical », « à la frontière du cinéma », « polar », « comédie politique ».


En découdre avec ce qui nous désespère quotidiennement, dans ce monde-ci.

2016, l’Europe subit une montée puissante des partis d’extrême droite. Parmi eux, le Parti du Réveil Populaire, dirigé par Martha Heiger, est en train de prendre le contrôle d’une partie des pays du nord. Sur l’île de Tristesse, un suicide a eu lieu ; le corps de la mère de Martha Heiger est retrouvé pendu au drapeau du Danemark. À l’occasion des funérailles, la venue de la dirigeante est annoncée. Deux adolescentes vont alors  entreprendre de saisir cette occasion pour écarter celle qui menace leur avenir. Mais le jour des funérailles, la situation bascule…


De quelle parole cette exposition serait-elle le théâtre ?


Le théâtre et son double – illusion d’optique


Ann Cathrin November Hoibo – Don’t step on the cables – 2017 – sculpture


CCCOD - Galerie noire - INNLAND

La proposition d’Ann Cathrin November Hoibo se présente comme un espace scénique. Au mur, un monochrome rouge. A droite du monochrome, une étagère de casiers métalliques blancs, chacun contenant un objet. Au sommet de la tour de casiers, une boule de verre blanc qui est un luminaire. Dedans, un papier plastique rose et blanc, un épis de maïs séché. Un long câble électrique part du luminaire et traverse l’espace de l’installation ; en son milieu, un adhésif rose fluo. Face au monochrome, un tabouret rond, de métal noir. L’assise est recouverte de tissu à motifs géométriques. Entre le tabouret et la tour de casier, plus loin du mur, une autre étagère de casiers plus petite, un autre tabouret identique. Un second luminaire, avec son câble et son adhésif rose fluo.
On pourrait se trouver aussi bien dans l’atelier de, que chez l’artiste, dans une pièce qu’elle viendrait de quitter. On est invité à être voyeur d’intérieur. On note un contraste entre l’intime, et le commun. Des étagères, des luminaires qui semblent venir de chez Ikea, et des objets que l’on suppose personnels. Dans les casiers, des objets que l’on voit à travers le treillis métallique, sans pouvoir les toucher, et que l’on suppose appartenir à l’artiste. Un pull en laine orange troué, un vêtement en coton jaune, un sac à main en skaï bleu. Un vêtement en laine tricotée rose, une paire de chaussures noires vernies… le tout impeccablement plié et rangé. A ces matières que l’on ne peut toucher que des yeux, s’ajoutent le tissu des tabourets et le skaï rouge du monochrome. Ici l’œil voit, et touche à la place des mains. L’œuvre est visuelle et tactile.


« haptique est un meilleur mot pour tactile puisqu’il n’oppose pas deux organes de sens, mais laisse supposer que l’œil peut lui-même avoir cette fonction qui n’est pas optique » (Deleuze, Mille Plateaux, Paris, Éditions de Minuit, 1980, p. 614).


On est également invité à déambuler dans ce décor que l’on ne peut toucher : l’œuvre sollicite un engagement physique chez le visiteur, au-delà de l’appréciation esthétique.




Illusions d’optique : les effets miroirs – les rimes plastiques


Le monochrome est seul et unique, tandis que les autres éléments ont un double : tabouret, étagère, luminaire, câble, adhésif. L’ensemble « tabouret-étagère-luminaire » se répète, comme une rime plastique. Il y a un effet miroir, un effet de symétrie visible, mais il est bien compliqué de trouver l’axe de symétrie, ou où se situerait le miroir. Les objets semblent effectuer une translation qui nous échappe.

L’installation sonore et lumineuse de Tori Wranes, Invisible Diva, cherche à donner l’illusion de la présence de deux divas trolls dont les chants se répondent de part et d’autre de l’espace d’exposition. A moins, comme le titre de l’œuvre le suggère, qu’il n’y ait qu’une seule et même diva invisible, qui se déplace dans le lieu. Reste alors à savoir quel chant est l’écho de l’autre.


Saman Kamyab Untitled #3/4 – Confusion (Sunrise) #1/2/3/4


Saman Kamyab propose deux travaux, créés pour l’exposition.

Une installation multimédia, Untitled #3/4, comportant deux éléments quasi identiques posés au sol, composés d’une vidéo de c. 24 minutes, diffusée sur un écran de télévision plat panoramique. Il s’agit d’un plan fixe sur un enregistreur H4n, appareil servant à capter le son, aussi bien pour le field recording, musiciens ou interviews radiophoniques, cinéma… On ne comprend qu’il s’agit d’une image en mouvement que lorsque l’on repère le temps qui défile sur l’écran de l’enregistreur, en marche donc, et qui semble réaliser une captation sonore qui nous échappe, et dont nous pourrions faire partie. L’œuvre est non sonore ; le son est donc suggéré par l’image. Sous l’écran de télévision, une plaque d’isolation, sur laquelle tiennent 5 ou 6 rangées de photographies en couleur (impression jet d’encre sur film transparent) par électricité statique. Il semble s’agir d’une recomposition de la partie haute de l’œuvre. L’écran non sonore suggérant le son est repris dans la plaque d’isolation, qui « absorbe le son » ; les photographies sur film peuvent suggérer une pellicule cinématographique. Il est à noter que Saman Kamyab est photographe et cinéaste.
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Sa deuxième proposition, Confusion (Sunrise) #1/2/3/4, est un quadriptique. Chaque « tableau » se compose d’un cadre en aluminium, de plaques de carton, d’une photographie abstraite, en couleur, impression jet d’encre sur film transparent, le tout laqué à la résine époxy. Il s’agit bien à la fois de quatre objets identiques et pourtant différents. Les reliefs et effets de matière donnés par la résine époxy varient d’un tableau à l’autre. L’image sur film transparent prend un aspect de pâte de verre, de vitrail, d’émail, selon les endroits. En s’approchant, on voit des bulles et des crevasses. La résine époxy a rongé le film transparent, ou alors ils se sont fondus l’un dans l’autre. Ainsi, pour aboutir à l’œuvre, il faut la détruire. Cet ensemble serait plus un processus qu’une œuvre achevée. Elle continue imperceptiblement de se dégrader. La résine epoxy se décolle par endroits. L’illusion du verre intrigue beaucoup de visiteurs, « En quoi c’est ? ». Certains joignent le geste au questionnement, et tâtent les tableaux du bout de l’index. La même question – « De quoi est-ce fait ? » – se pose aussi devant le monochrome rouge de Ann Cathrin November Hoibo (cuir ou skaï?), devant l’œuvre In Good Hands de Thora Doven Balke (feuille de silicone), et pourtant, les visiteurs s’autorisent moins cette exploration tactile. Pourquoi ?

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Solveg Lonseth, At certain hours, sunlight falls in oblique lines, sculpture


Solveig Lonseth propose une sculpture, At certain hours, sunlight falls in oblique lines, en pin, ayant la forme d’une longue poutre de 350x15cm. La sculpture est placée devant une verrière, qui a été fermée par un volet pour les besoins de l’exposition. Au cours de son travail préparatoire, l’artiste avait remarqué que la lumière du soleil rentrait dans l’espace d’exposition en rayons obliques, et traçait une forme sur le sol. Elle a fait des relevés de cette forme, et s’en est servi pour réaliser cette sculpture. La poutre de pin est taillée en biseau sur la face présentée à la verrière fermée, comme pour recevoir cette lumière qui n’entre plus, elle matérialise l’absente dans l’espace de l’exposition de la « galerie noire ». Si l’on s’éloigne un peu de l’objet, se rapprochant de la verrière, on remarque qu’une ombre rectangulaire est projetée sur le sol par la sculpture, comme une lumière noire.

Par ailleurs, si le pin est un arbre fort commun en Norvège, et nécessite beaucoup de lumière pour se développer, la sculpture est faite d’un arbre mort, exposé dans une pièce sombre. Comme chez Saman Kamyab, il est nécessaire de détruire l’objet – l’arbre – pour en faire une œuvre. On note que cette idée d’absence et de deuil parcourt, à des degrés divers, toutes les œuvres présentées dans cette exposition : deuil d’une vie antérieure, mort d’une utopie, décès d’un ami, empreinte photographique…

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Rimes plastiques dans l’exposition


L’œuvre de Solveig Lonseth est le point de départ de deux séries de rimes visuelles dans l’espace de l’exposition.

Lorsque l’on se tient dos à la verrière, face à l’œuvre, et que l’on regarde en face de soi, on aperçoit l’installation de Thora Dolven Balke « de profil », puis une partie de celle de Linn Pedersen. On note une alternance du blanc et du noir répétée trois fois. Blanc du bois de pin et noir de l’ombre projetée, blanc des objets en silicone et noir des objets en fer, blanc des chaises de jardin et noir de l’estrade en bois brûlé.
Placé au même endroit, regardant à droite, on aperçoit les travaux de Saman Kamyab et Kamilla Langeland. Il y a un effet amusant de « réalité augmentée » : une sculpture, deux écrans, trois travaux photographiques, quatre panneaux laqués à la résine époxy.


La réalité augmentée


Kamilla Langeland – 3 œuvres photographiques en couleur – Charmer n°1, Charmer n°2, Desire


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Il est difficile de dire comment l’artiste a réalisé ces images, qui semblent être chacune une somme d’images superposées, sans rapport évident entre elles, comme des « heureux accidents », à partir de « choses vues » de notre quotidien. On y voit des objets, des fruits, à des échelles différentes. Des polices d’écriture et d’autres objets sont incrustés dans les images, et on ne voit d’ailleurs que leur empreinte, ou même le « trou » blanc qu’ils y font. Il semble qu’elle a utilisé une technique différente pour ces objets-ci : le photogramme. Enfin, elle s’est autorisée à taguer son propre travail, rajoutant des dessins à la craie grasse, collant de la feuille d’or, directement sur les tirages. Mille-feuille visuel, et image multi-dimensionnelle.


Confusion des genres : cinéma, au delà du réel.


Ahmad Ghossein et Lars Laumann proposent chacun une vidéo, narrant des faits réels.


Ahmad Ghossein – The Fourth Stage – 2015 – vidéo HD couleur en arabe VOSTRF – 37 min


Deux histoires cohabitent dans cette vidéo. La rencontre de l’auteur avec un magicien ventriloque libanais, qu’il suit dans ses spectacles de magie, où il se met en scène en tant que spectateur. A la fin du tournage, le ventriloque meurt, emportant avec lui l’enchantement du quotidien, alors que prolifèrent dans l’espace public libanais des formes géométriques, des sculptures monumentales aux gâteaux produits dans les pâtisseries. Le réel est colonisé progressivement par ces images sans affect, et qui s’imposent à tous.


Lars Laumann – Season of migration to the North 2015 – installation vidéo


Un écran suspendu dans une structure en échafaudages, dans laquelle le visiteur est invité à s’asseoir. A l’écran, un défilé de mode, à Khartoum. Une voix off raconte Eddie, jeune homme soudanais, qui, en 2010, est raflé par la police en raison de son homosexualité suite à ce défilé. La voix raconte son itinéraire jusqu’à Oslo, et les préjudices subits là-bas en raison de son homosexualité, et là-bas parce qu’il est noir, et là-bas parce qu’il est musulman.

Deux écritures à partir du réel qui témoignent des atteintes aux libertés dans deux pays majoritairement musulmans, et appellent à une reconquête de l’espace public. Il s’agit pour moi ici des deux œuvres les plus « politiques », puisqu’elles montrent les dérives d’un pouvoir autoritaire, sans pour autant s’y attaquer. Ce choix d’oeuvre témoignerait-il de la « peur de l’Islam » de l’Europe? Ou est-ce un avertissement donné par les artistes?


« L’art n’arrive que si on met sa culture en danger. »
Dany Laferrière, L’art presque perdu de ne rien faire


Images de l’intime, les deux vidéos donnent à voir des éléments de la vie personnelle soit de l’auteur, soit d’un proche. On se situe dans le journal intime filmé. Echo troublant à la surexposition constante de notre vie personnelle sur les réseaux sociaux, comme l’impossibilité d’une parole collective. D’ailleurs, cette exposition n’est pas celle d’un collectif d’artistes.


« L’art, pour moi, c’est quelqu’un qui se réveille dans le noir en criant : « Qu’est-ce que je fais ici? Et comment on sort d’ici? »
Dany Laferrière, L’Art presque perdu de ne rien faire


Une voix d’artiste s’élève contre un « corps social » aveugle et sourd, difficile à délimiter. Seul face à ce corps social, il n’a pour lui répondre que son propre corps, son intimité, sa vie privée, voire celle des autres qu’il s’approprie. Cette exposition aurait pu s’appeler FRAGMENTS, car elle fonctionne comme un album d’images, sans unité de lieu, de temps et d’action.


Arthur, où t’as mis le corps ?


Certes, il s’agit d’œuvres plastiques, alors, on peut supposer que le rapport au corps humain, notamment au corps de l’artiste, évident et immédiat, existant dans le théâtre, la danse ou la musique ne peut être semblable. On note cependant que plusieurs œuvres abolissent la notion de « corps humain ».


Le corps éclaté


In Good Hands 1, 2, 3 – Thora Dolven Balke


La deuxième installation de la série présentée par l’artiste se compose de trois feuilles de silicone découpées, suspendues au mur par des pinces métalliques à des barres métalliques. Le silicone blanc, laiteux, découpé dans des formes évoquant celle d’un maillot de corps, ou d’une chemise à bretelles, semble suspendu à un cintre. Matériau proche de la peau, utilisé d’ailleurs pour les prothèses, le silicone ici donne l’impression d’une peau vide, d’une mue. A moins qu’il ne figure une présence fantomatique ? Au pied de cette installation, un ensemble de moulages en fer, noirs, réalisés à partir d’éléments de canalisation, dispersés sur le sol de la galerie. Ces objets figurent un corps démembré. Cette troisième installation complète la précédente, en s’y opposant par la couleur (noir/blanc), par la texture (lisse/souple, rugueux/dur), le poids (lourd/léger), la température (le métal est froid). L’une est du coté de la présence materielle, palpable, quoique morbide ; et l’autre du coté de l’absence. On retrouve la même idée de présence/absence, de « ce qui n’est plus », d’empreinte, que chez Solveig Lonseth.

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La voix désincarnée


Tori Wranes, Invisible Diva


La/Les Diva(s) de Tori Wranes : une voix humaine sans corps parcourt l’espace, et s’exprime dans une langue inconnue.


Le post-humain


Ignas Krunglevicius – Squeeze – sculpture


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L’artiste a réalisé une installation faite de « ballons noirs solaires remplis d’air, munis de ventilateurs. En chauffant, la densité de l’air permet aux ballons de s’élever. » La sculpture est « présentée dans la galerie transparente, visible dans son ensemble uniquement depuis l’extérieur [du Centre d’Art Contemporain] et seulement en partie à l’intérieur [de la galerie noire] » – « Fiches artistes » d’Auriane Gabillet, médiatrice au CCC OD.
L’artiste souhaitait représenter une fibre musculaire qui enserre le bâtiment. Il fait référence aux structures utopistes gonflables et mobiles des années 60. Il s’intéresse dans ce travail à ce qu’il advient des utopies, et des idées que l’on se faisait alors du « futur », lorsque ce futur devient la réalité dans laquelle nous vivons. Il s’agit de sa première sculpture gonflable exposée. Au cœur de son travail, la notion de «monde post-humain », telle que définie aujourd’hui dans les think tanks techno-libertariens de la Silicon Valley. Pour ces derniers, viendra un jour où l’humain fusionnera avec l’intelligence artificielle, dépassant ainsi les limites propres au corps humain, pour devenir immortel. Il fait se rejoindre ainsi les anciennes utopies, avec de nouvelles, interrogeant la notion même de « futur », qui semble devenir toute relative, et nous pousse à nous interroger sur ce qu’il reste, lorsqu’une utopie meurt, parce qu’elle est dépassée.

On note que les corps en mouvement et bien vivants apparaissent dans les deux vidéos, et qu’il s’agit surtout de corps d’hommes. Ainsi, le corps de la femme, visible jusque dans les pubs de yaourts aux arrêts de bus, disparait des oeuvres exposées ici.


Stigmates


Des œuvres qui disent le temps qui passent, et l’empreinte laissée par l’homme.


Linn Pedersen – Ivory Tower – installation


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L’artiste propose une installation composée de 8 chaises de jardin en plastique blanc, vieillies, voire cassées, et empilées. Elles reposent sur un socle de bois brûlé, technique ancienne pour conserver le bois. Une série de 6 photographies argentiques réalisées à la chambre noire (4 noir&blanc, 2 teintées : 1 bleue, 1 sépia), et de 2 cyanotypes complète l’ensemble.
Au hasard d’une promenade, l’artiste serait tombée sur ces chaises remisées dans un garage, car jugées trop laides, et portant atteinte par leur présence à la beauté de carte postale du village de Norvège où elle habite. Elle les aurait ressorties pour les mettre en scène dans l’espace extérieur, d’où elles avaient été bannies. Ce sont ces chaises que l’on voit sur les photographies.

Des objets produits par l’homme en série, utilisés quotidiennement, doivent soudain disparaître du réel lorsque pour une raison esthétique, ils deviennent indésirables. Par son travail photographique, elle transforme ces rebuts en œuvres d’art. On retrouve l’idée baudelairienne « Tu m’as donné ta boue, et j’en ai fait de l’or. » Par ailleurs, on note qu’elle utilise des procédés de création anciens, et fait ainsi cohabiter plusieurs espaces temporels, par lees empreintes qu’ils laissent.
Il arrive que les visiteurs fassent un parallèle avec certains êtres humains « mis au rebut » de la même façon que les chaises. La démarche artistique prend alors une dimension de quasi réhabilitation.

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Tiril Hasselknippe – Balcony – série de trois sculptures


Trois sculpture en béton moulé, inclusion d’acier soudé, ordinairement exposées dans le jardin botanique de Kristiansand, en Norvège.

Deux sculptures sont placées dans la galerie noire, une à l’exterieur du CCC OD. Les Bacony ont un aspect de ruines, une allure de bunker ou de sarcophage. Le béton est çà et là rongé par les températures extrêmes. Creuses, les structures contiennent des débris végétaux du parc d’où elles proviennent. Ce sont des « fausses ruines » d’un passé à imaginer, bientôt colonisées par la nature. Ces sculptures font écho à l’univers post-humain d’Ignas Krunglevicius, même si ce dernier se situe dans l’hypertechnologie plus que dans la reconquête par la nature.

CCCOD - Galerie noire - INNLAND


En se penchant sur ces œuvres, l’idée d’ « art national » devient absurde. On y voit un monde humain sur le déclin, finissant, et cherchant dans les utopies et le merveilleux des possibilités de renouveau. Ni optimiste, ni pessimiste, ni politique, s’y lit plutôt une attente inquiète. Cette recherche de métissage, de renouveau peut s’appliquer à la création artistique elle-même, si l’art témoigne toujours de son époque.


Qu’est ce qui est beau? Qu’est-ce qui est vrai? Qu’est-ce qui est juste?


 

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