Titaÿana, une femme chez les chasseurs de tête #2

Grand reporter des années 20, Titaÿana est partie à l’aventure sur les cinq continents. Elle a été témoin de l’avancée des européens en terres lointaines. Qu’en dit-elle, en tant que femme française, dans ses reportages littéraires ?

Couverture des éditions Marchialy, 2016


II. La colonisation


Des colons ridicules


Dans la première partie de cet article, la description d’une « grosse femme verte » montrait le goût de Titaÿana pour les figures burlesques. Dans la même veine, et sans aucune complaisance, elle décrit les Hollandais venus en terre Toradja, et qui tentent de reproduire leur mode de vie ordinaire sans prendre en compte la vie qui les entoure. Ils semblent habiter un aquarium de convenances et de rythmes absurdes. Titaÿana dit les observer depuis les hauteurs, elle se place en observateur au regard descendant et condescendant. Dans cette description d’une vie rigide, bien huilée, sans aucune place pour la fantaisie, l’imprévu, où l’on a pour seul souci que celui de prouver aux voisins que l’on suit le protocole sans surtout jamais le questionner, transpire tout le mépris que l’auteur devait avoir envers ses contemporains, et l’horreur que lui causait la vie routinière et creuse qui allait de soi pour les femmes d’un certain rang.


Quatre maisons coloniales hollandaises rivalisent à celle qui aura le plus beau jardin ; derrière leurs pelouses bien taillées semées de massifs, elles sont solides, claires et confortables. Toutes quatre semblables (car les maisons des Indes néerlandaises semblent construites sur le même modèle), elles diffèrent par leurs dimensions proportionnées au rang de leur occupant. Voici celle du contrôleur, celle de l’assistant-contrôleur, du capitaine, et du commissaire. Le pasanggrahan où je loge sur une hauteur les domine. De sa terrasse, je peux suivre la vie des fonctionnaires. A 6 heures le matin s’ouvrent en même temps les fenêtres. Madame s’affaire en peignoir tandis que Monsieur traverse le jardin pour aller prendre sa douche. A 7 heures, déjeuner, puis les quatre messieurs vêtus de blanc et chaussés de noir se rendent à leurs bureaux, tandis que leurs épouses, habillées d’une robe à fleurs en toile imprimée, se rendent des visites, parlent santé, enfants, ménage et domestiques. A 14 heures ferment les bureaux et les quatre messieurs reviennent dans leurs demeures respectives où les attend un repas copieux servi sur des nappes à fleurs recouvertes de napperons brodés. Ensuite, se ferment les fenêtres pour la sieste. Que le coup de 17 heures interrompt. Monsieur surgit en pyjama, madame en robe de voile demi-longue, le thé servi par le boy depuis 16 heures les attend au chaud sous un capuchon ouaté. A 18 heures, sur les quatre vérandas, s’allument les quatre lampes recouvertes d’immenses abat-jours bariolés achetés au même marchand ; Monsieur lit son journal, Madame coud, les enfants jouent. A vingt heures, repas froid à base de tartines de pain, puis encore un petit peu de véranda, puis coucher général.
Une Femme chez les chasseurs de tête, Chez les Toradjas du Centre-Célèbes


Cette description n’est pas sans faire penser à, quelques décennies plus tard (1958), et en Europe, l’excellent film Mon Oncle, de Jacques Tati.

Départ pour le bureau

Visite entre dames

Ce que Titaÿana met en avant, c’est que la colonisation est le fait d’une certaine classe de la population européenne, et non pas de nations entières : les gens ayant pouvoir et argent, et qui voient dans ces nouvelles contrées un moyen d’étendre leur empire ; l’Europe étant déjà conquise.

 


Un mal inévitable ?


Si Titaÿana semble moquer les bourgeois, se montre critique quant aux effets de la colonisation capitaliste sur les peuples, elle est bien loin de s’insurger contre. En effet, elle considère cela comme un mal inévitable.


Pourquoi se révolter ? La colonisation est et sera de tous temps. Nous sommes Romains, et les Anglais Normands. Les Hollandais ne seraient-ils pas ici, avec leur force de travail, leur goût du nettoyage extérieur et du respect hiérarchique, que les Célèbes connaîtraient la discipline japonaise ou la dictature russe. Aucun regret n’arrêtera l’évolution du monde vers la grande uniformité et la conduite de sa transformation ne sera jamais confiée aux poètes.
Une Femme chez les chasseurs de tête, Chez les Toradjas du Centre-Célèbes


L’auteur fait un raccourci argumentatif étonnant. Elle compare la colonisation de la Rome antique et des Normands avec celle des Européens du XXe siècle. L’époque, les territoires et les populations n’ayant rien à voir, la comparaison vaut celle d’une carotte et d’une pantoufle, pour justifier que tout objet peut avoir une forme oblongue. Par ailleurs, c’est une femme qui a étudié le droit, la théologie ; il serait très curieux qu’elle ignore que la Rome antique pratiquait le syncrétisme, c’est-à-dire l’assimilation des croyances et dieux locaux. Serait-elle prise ici en flagrant délit de mauvaise foi ?
Titaÿana est une femme française, blanche, appartenant à une certaine élite sociale et intellectuelle. Finalement, on pourrait arguer que le monde tel qu’il est ne lui est pas si défavorable. Elle critique les méfaits du capitalisme introduit par les Européens sur les peuples qu’elle visite, mais plutôt que de considérer que d’autres organisations sociales sont possibles, elle affirme que le capitalisme est l’évolution inévitable, et, ultime sursaut de pensée bourgeoise, que la conduite de la transformation du monde est une chose trop sérieuse pour être confiée aux poètes.
Cependant, elle poursuit :


Admis le principe de colonisation, je ne crois pas qu’il soit possible de pousser plus loin que les Hollandais la perfection coloniale. Mais dans cet accomplissement matériel, une faille : l’idée que le premier et seul bien à donner aux indigènes est de faire d’eux des chrétiens. A ces peuples de civilisation différente, le blanc ne peut-il apporter autre chose que des casquettes, des uniformes, ou des signes de croix ?
Une Femme chez les chasseurs de tête, Chez les Toradjas du Centre-Célèbes


Elle parle des Hollandais, alors, ouf, l’honneur de son lectorat français est sauf. Il peut toujours se dire que la France agit différemment. Il est bien question d' »accomplissement matériel » : la colonisation, c’est une recherche de profit étendu, par ceux qui en font déjà. Or, dans la même phrase, « accomplissement matériel » et « chrétiens ». Il semble donc que la christianisation des peuples est une condition de réussite de l’entreprise économique. La religion est un instrument du pouvoir colonial, dont les symboles sont la casquette de l’ouvrier, les uniformes de soldats ou domestique, et les rites chrétiens. Titaÿana donnerait-elle dans la précaution oratoire ?



Conquête capitaliste et perte de sens


L’auteur montre que les peuples colonisés ne bénéficient que des effets négatifs de la colonisation, tout comme les classes les plus défavorisées de l’Europe d’alors. La notion d' »Europe », dans cette recherche du profit, devient floue :


Sur le chemin du retour, j’atteins le Long Iram, ce point extrême de la civilisation : il y a la maison d’un contrôleur, celle du Kiei, un marchand malais, une boutique chinoise. L’Europe, quoi.
Une Femme chez les chasseurs de tête, Chez les Dayaks du Centre-Bornéo


Dans cet extrait lu, l’auteur se fait Cassandre et décrit les effets à venir pour les peuples locaux, avec l’avancée de la « civilisation capitaliste » :

Comme Jean Rouch filmant la chasse au lion à l’arc en 1965, elle a conscience d’assister à la fin d’une Histoire, d’une civilisation.

La Chasse au lion à l’arc (bande-annonce), de Jean Rouch from Centenaire Jean Rouch 2017 on Vimeo.


Guerres de religions


Dans cet extrait lu, Titayana décrit avec quelle violence les peuples sont convertis par les missionnaires. Elle dit aussi que certains se déclarent musulmans en signe de protestation, de résistance, pour échapper à la conversion forcée. Et cela prend une saveur amère, à la lumière de la situation géopolitique que nous connaissons aujourd’hui.

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