Gérard Mordillat - La Brigade du rire : une certaine idée de la France

En ce mois de mai français gris et pluvieux, où certains passent la Nuit Debout pour appeler le gouvernement à plus de justice sociale, sur fond de démantèlement du Code du Travail, voici un roman syntone, et qui n’oublie pas d’être drôle.
En résumé
Une bande de vieux copains, anciennes gloires du handball local, se retrouvent des années après. Il y a Kowalski, l’indigné, l’Enfant-Loup coureur de jupon et bagarreur, bientôt épris de la belle Suzana, infirmière en psychiatrie; Isaac, roux et distributeur de films; Hurel le chef d’entreprise qui lit secrètement Marx. Et aussi Dylan, prof d’anglais et poète, vivant avec les deux jumelles Muriel et Dorith; Rousseau, resté le plus beau, et prof d’économie, Victoria, acrobate. A cette joyeuse bande s’ajoutent d’autres personnages mineurs, pas toujours indispensables, mais qui servent à étoffer les personnages principaux, à leur donner une existence propre – si on peut dire – hors du groupe et du tronc commun de l’histoire principale, qui se présente comme une rue traversée de venelles.
Des profils variés, donc, dans lesquels chacun pourrait se trouver un homologue approximatif, et qui donne un panel de tous les mécontents de la France d’aujourd’hui, de tous ceux qui sont touchés par l’injustice et la bêtise des puissants, et qui disposent – outre du droit de manifester librement dans la rue et d’exprimer leurs opinions – d’une arme des plus efficaces : l’humour.


 Quatrième de couverture

Constitués en « Brigade du rire », par jeu, ils kidnappent Pierre Ramut, l’éditorialiste vedette de Valeurs Françaises, et, dans un bunker transformé en atelier, l’installent devant une perceuse à colonne. Forcé de travaillé selon ce qu’il prescrit dans ses papiers hebdomadaires – semaine de 48 heures, salaire de 20% inférieur au SMIC, productivité maximum, travail le dimanche – Ramut saura désormais de quoi il parle…


La critique du gouvernement et des médias
Je voudrais maintenant m’arrêter sur quelques extraits du roman, qui à mon sens reflètent l’image que l’auteur veut transmettre de l’actuel gouvernement et des médias français, et renvoient à une actualité sociale qui n’est peut-être pas perçue hors de nos frontières.

La critique du gouvernement


(…)
Pour se distraire, il alluma la radio.
Un ministre soi-disant socialiste pérorait sur les pauvres. Grâce aux réformes qu’il entreprenait, ils pourraient désormais voyager en bus plutôt qu’en train : « Oui, ils pourront voyager plus facilement, car l’autocar c’est huit à dix fois moins cher que le train. Pourquoi? Parce qu’il y a trop de normes, et qu’on a protégé le secteur ferroviaire… »
L’Enfant-Loup ferma le poste d’un geste rageur.
– Espèce d’enfoiré! jura-t-il.
Puis, apostrophant son pare-brise:
– On sait bien ce que tu veux, des esclaves qui conduiront tes autocars quarante-neuf heures et plus par semaine, comme les routiers! C’est ça ton rêve: plus de service public, plus de syndicats, que des patrons qui s’en mettront plein les poches! Et tant pis s’il y a des accidents!
Les socialistes désormais si ouvertement de droite, étaient disqualifiés à ses yeux. Ils n’étaient plus des adversaires ni des faux-frères, mais des ennemis. Quant à la droite conservatrice, elle s’accouplait sans vergogne avec les néo-fascistes. La société n’était plus démocratique, ni républicaine. Il n’y avait plus de vertu, que de la cupidité et du cynisme. (…)


Il est fait là allusion aux « autocars Macron »: fin 2015, le ministre de l’économie, Emmanuel Macron a fait voter une loi dont le but est de développer le marché des lignes de bus sur de grandes distances (plus de 100km). Cela devrait, selon le ministre, développer des milliers d’emplois, et proposer une alternative plus économique que le train. En effet, le prix des billets de train, notamment sur les lignes à grande vitesse (TGV) a considérablement augmenté ces dernières années, devenant inaccessibles aux moins fortunés, qui pourraient ainsi faire le choix d’une mobilité ralentie (voyage en car plus long) à celle d’une mobilité économiquement réduite. Pour capter cette clientèle désargentée, qui fait souvent le choix du covoiturage, notamment par le site blablacar, les compagnies de bus proposent des tarifs volontairement très bas. Deux questions : la multiplication des autocars est-elle compatible avec la baisse de la pollution? Quelle longévité pour ces entreprises qui semblent pour le moment peu rentables et quel salaire pour leurs employés?


(…)
Kol émis un petit rire.
– Ils te font faire un « bilan de compétences ». Tu dois tout mettre sur la table : ce que tu as fait, ce que tu sais faire, ce que tu aimerais faire, tes projets professionnels… Après quoi, le type ou la bonne femme qui te reçoit conclut que, dans la situation actuelle, au regard des résultats, il ou elle ne voit pas ce qu’il pourrait te proposer ou faire pour toi. Tu repars humilié de t’être laissé traité comme une pièce de mécanique qui passe au contrôle de qualité avant d’être mise au rebut. Ceux qui t’ont reçu, eux, sont contents, ils ont fait leur job. Ils peuvent adresser la facture à Pôle Emploi, ou je ne sais pas qui. C’est devenu un métier de recevoir les chômeurs pour leur dire qu’il n’y a rien à espérer… Ça rapporte.
(…)


Dans cet extrait Kol, licencié par l’imprimerie où il travaillait suite à un important mouvement de contestation dont il était l’un des éléments les plus actifs, fait part de son expérience de chercheur d’emploi. Pôle Emploi, anciennement Agence Nationale Pour l’Emploi, est souvent raillée pour son inefficacité supposée, et la rudesse de ses conseillères. De nombreux comiques l’ont mis en scène. Extraits:

 

Le Palma Show

 

Parfois, même les chroniqueurs de la sérieuse radio France Inter s’y mettent:


Dans cet extrait des Brigades du rire, l’auteur – comme dans la vidéo précédente de Vincent Dedienne – fait allusion aux nombreuses agences privées qui prennent le relais de Pôle Emploi pour le suivi des chômeurs, et qui sont payées par Pôle Emploi pour remplir des missions très proches des siennes. La demande étant très forte, l’accompagnement à la recherche d’emploi est donc aussi un marché porteur.

Ces deux extraits donnent un aperçu romancé du contexte dans lequel surviennent les manifestations actuelles contre le projet de loi de réforme du Code du Travail de madame El Khomri. Pour comprendre quelles étaient les inquiétudes et les revendications des acteurs sociaux – notamment les syndicats, auxquels il est fait allusion à de nombreuses reprises dans le roman – je me suis rendue à leur rencontre avec mon zoom, lors d’une manifestation de Tours, en mars 2016.


La critique des médias
Gérard Mordillat par son personnage Kowalski, dit Kol, décrit des journalistes en quête de sensationnel, de contenus vendeurs, de « télé-réalité », plus que de réalité de terrain et de désir d’informer. Des journalistes soumis à la commande de leur « patron » (NB: au cours de ces dernières années, de nombreux organes de presse ont été rachetés par des grands patrons).


(…)
– Je ne suis pas un acteur, pas du tout, s’emporta Kol, se dégageant, c’est là le problème! Les journalistes voulaient me voir comme ça. J’en ai entendu un glisser à un autre type dans son genre que j’étais un « bon client ». Un bon client pour quoi? Pour faire l’article à sa place, pour lui servir la soupe qu’il assaisonnerait comme il veut? Tu comprends, pour eux, notre grève, c’était comme une pièce de théâtre ou un film dont j’étais la vedette, et dont ils attendaient du spectacle. Pourquoi on se battait, ce qu’on pensait, ce qu’on vivait, ils s’en foutaient comme de l’an quarante. Ils ne cherchaient qu’un sujet. Un « sujet »! Comme si nous étions dans je ne sais quelle monarchie dont ils seraient les rois.
(…)
Il eut une grimace de dégoût.
– Je me souviens de la fois où une radio avait envoyé un reporter devant les portes de l’imprimerie quand le patron essayait de nous empêcher d’entrer.
(…)
Il n’y a eut aucun affrontement mais les reporters ont tellement intégré le discours que leur patron attendant d’eux qu’ils se foutent de la réalité. Ils sont là pour servir la soupe patronale, et ils la servent. Ils préféreront toujours filmer des femmes en pleurs que des types déterminés à ne pas se laisser faire. Et jamais – jamais! – ils ne les laisseront exposer les vrais motifs de la grève. (…)


Plus loin, Gérard Mordillat s’ingénie à mettre en scène celui auquel profite l’enlèvement de Ramut, qui copie ses articles, couche avec sa femme et se fait nommer directeur du journal imaginaire et conservateur Valeurs Françaises, dont le titre ressemble à s’y méprendre à Valeurs Actuelles.  L’arriviste Alexandre Camiri « n’occupait le bureau directorial que depuis vingt-quatre heures, ayant exigé que toute la déco soit refaite à son gout, le mobilier changé et redistribué selon ses plans. » Cet épisode n’est pas sans rappeler la polémique qu’avait crée Mathieu Gallet, fraîchement nommé à Radio France, en faisant refaire la décoration de son bureau.
Voici donc la « feuille de route » – selon l’expression en vogue – d’Alexandre Camiri :


– On va rajeunir le look (…) la rédaction, on va faire péter nos couleurs! Je veux que ça flashe, je veux que ça crache, je veux que ça éblouisse!

(…) je veux supprimer le service culturel! (…) D’abord, tout le monde se fout de la culture. Du smicard au Président de la République, tout le monde s’en fout! (…) De toute façon, plus personne ne lit de livres, et dans dix ans c’en sera fini du cinéma en salle… (…) J’ai une liseuse, un Ipad, un Iphone, que demande le peuple? (…)

Je vire les dessins de presse. J’en ai mare de leurs blagues à deux sous et de leurs gribouillages. Là aussi, n’importe qui peut dessiner, il suffit de s’entraîner en répondant au téléphone. Non, je veux de la photo. (…)

Du gratos! On va en finir avec les agences de merde et les photographes qui se prennent pour des artistes. On piquera tout ce qu’on veut sur Instagram ou sur Flickr. (…) On va sucrer aussi la correction (…) Sincèrement, à quoi ça sert? Dans tous les ordis, il y a des correcteurs automatiques d’orthographe. On a plus besoin des tatillons de la virgule, des emmerdeurs diplômés, des singes grammairiens (…) Et entre nous, qu’il y ait des fautes ou un participe mal accordé, je m’en fous, comme 90% de nos lecteurs qui ne le remarquent même pas! (…)

Il faut aussi faire le ménage parmi les maquettistes. Tous les journalistes doivent être capables de mettre en page leurs papiers, ou alors il faut qu’ils changent de métier.

(…) plus de pigistes (…) plus de remplacements (…) plus de note de frais qui ne soient approuvée par moi. (…)


C’est à se demander ce qu’il resterait dans le journal d’Alexandre Camiri, qui étale sans réserve aucune son mépris de la culture, des métiers artistiques, et de l’esprit critique. On se rapproche du catalogue Ikéa.

Coussin Ikea
Tout est dit

C’est quelqu’un qui veut imposer à une foule anonyme son point de vue, qu’il considère universel – « tout le monde s’en fout » – et sa médiocrité personnelle – nullité en grammaire, inculture – comme mesure de toute chose. Il confond visiblement, et délibérément, le métier de journaliste (enquêter pour informer), avec celui de publicitaire (créer pour vendre un produit) ou de chargé de communication (vendre une idée, une personne morale); alors que ce sont des démarches diamétralement opposées.
Par ailleurs, plutôt que de rémunérer des professionnels pour un travail de qualité, il encourage le vol de fichiers d’une valeur relative. S’il existait, Alexandre Camiri ignorerait tout, vraisemblablement, de la Charte d’éthique professionnelle des journalistes, qui dit, entre autres choses, qu’un « journaliste digne de ce nom »: « Refuse et combat, comme contraire à son éthique professionnelle, toute confusion entre journalisme et communication. »
A travers ce personnage, l’auteur semble nous mettre en garde contre la dérive qui s’opère actuellement, d’une presse libre, indépendante, impertinente, vers le spectacle informatif, dit « infotainment », où on s’amuse plus qu’on ne s’interroge.

Cette défiance vis à vis des médias, cette volonté de défendre le milieu culturel, se retrouvent d’ailleurs dans les discours que l’on peut entendre aux A. G. de Nuit Debout, place de la République, à Paris. En effet, parmi les nombreuses commissions, il y a une commission « Culture » et une commission « Communication » pour répondre à la presse. De passage à Paris début avril 2015, j’ai été tendre mon zoom place de la République, pour récolter quelques paroles de l’A.G. du 49 mars 2016. Au milieu des harangues parfois un peu ampoulées, s’entendent toutes les inquiétudes et tous les espoirs des « nuit-deboutistes ».



 

Pour conclure cet article déjà bien dodu, je cite une dernière fois Gérard Mordillat, qui fait citer Robespierre à l’un de ses personnages :


– Le 2 décembre 1792, Robespierre déclarait à la tribune de la Convention : « Quel est l’objet premier de la société? C’est le maintien des droits imprescriptibles de l’Homme. Quel est le premier de ces droits? Celui d’exister. La première loi sociale est donc celle qui garantit à tous ses membres les moyens d’exister. »

Nuit Debout - Paris

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Auteur·e

melpwyckhuyse

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