Le piège de la féminisation de la langue

AUTRICE??? Les formes féminisées sont des babioles. Je doute que peindre la langue en rose ait un quelconque effet sur l’égalité des salaires et l’accession aux postes à responsabilités.

Photo : Rémi Angéli – Festival Ecoute Voir 2016

C’est une façon de dériver des problèmes réels, outre que ça induise une différence là où il est déjà bien difficile de montrer aux misogynes qu’il n’y en n’a pas… Une « autrice », ça ne vaudra donc jamais « un auteur », se gausseront certains. Allez leur expliquer, une fois que vous serez pédégère, autrice, ou que sais-je, qu’il s’agit d’une fonction, que vous l’exercez aussi bien qu’un collègue masculin…
Ce débat est du pain bénit pour tout ceux qui s’arc-boutent contre un changement réel de société. A grand coup de « cheffe » et de groupes de réflexion, on endort tout le monde. « Vous voyez bien, que nous prenons vos revendications au sérieux ! », disent-ils. Et alors ? Est-ce que madame la docteure est plus respectée par ses collègues masculins ?
Et puis, que se passera-t-il, le jour où un homme – c’est à dire pourvu de chromosomes XY – se déclarera, revendiquera le titre d’ « autrice »? Que se passera-t-il le jour où un homme se dira voix ou plume féminine? Deviendra-t-il un « sous-auteur », car la langue française a tendance à féminiser ce qui perd en prestige social?


Qui c’est qui va s’occuper des enfants ?


Quant à me convaincre que l’avenir professionnel des femmes françaises, leur égalité de droits de fait se situe dans l’emploi de formes du XVIe siècle, ou de formes communément admises outre- Atlantique… L’avenir se situerait-il donc dans le passé, ou à des milliers de kilomètres ? Ces formes n’auront de sens que le jour où plus personne ne pensera que « préfète » c’est la femme du préfet. Il me semble bon de rappeler que Getrude Bell, femme extrêmement brillante, était contre le suffrage féminin non par bêtise, mais parce qu’elle avait bien conscience qu’en l’état où était la société anglaise de l’époque, le vote féminin n’aurait aucun sens, puisque les femmes voteraient selon la prescription de leur mari, du curé ou pasteur dans une grande majorité. Les femmes pourraient théoriquement être « pédégère » ou « autrice », mais tout de même… Qui c’est qui va s’occuper des enfants ?


« les féministes québécoises beaucoup moins coincées que nous sur cette vision conservatrice et macho de la langue française m’ont convaincue qu’il fallait oser bouger. », dit une connaissance.


Sauf que nous sommes en France, pays conservateur et macho. Et les forceps linguistiques, je n’y crois pas. Pour l’heure… Laissez-moi être « docteur », « pilote de chasse », « mécanicien », et allez plutôt prêcher la bonne parole à tous ceux qui pensent m’envoyer faire le café, s’autorisent à me faire des blagues salaces, à m’appeler par mon prénom et à me proposer d’aller boire un verre, alors que JAMAIS ils n’oseraient se comporter ainsi avec un homme, et trouvent normal que payée à temps partiel j’accomplisse des taches plus complexes qu’un collègue à temps plein. Je sens déjà que les plus braves en discours commencent à trouver qu’il est tard. Et voilà poindre la différence entre « féminisme de salon (littéraire) », bon teint, qui permet de jouer les intellectuelles, les affranchies, voire à quelques hommes de s’en réclamer, et le « féminisme cambouis », ou de terrain, celui qui se bat contre le harcèlement moral, qui sert les dents et les poings, sans avoir nécessairement du poil aux pattes et une haine féroce des hommes. Bon, je vous laisse à vos concepts, hein, j’ai un loyer à payer. Et puis le voisin vient de m’inviter à dîner.


Frein moteur
Roue motrice
On progresse
Écrane protectrice
Le désert avance


 Réactions au cœur du réacteur


GEORGIANA C., professeur de littérature : « Ce n’est pas le nom du métier qu’il faut changer, c’est la perception qu’on en a. Je suis d’accord avec toi, le vrai combat n’est pas là. C’est assez méprisant de dire « Allez, on vous accorde un e à la fin et tout va bien », sans parler des salaires… »


MARION N. : « Je suis d’accord avec toi, ça n’est clairement pas la priorité (et autrice, c’est moche, je préfère auteure). Mais c’est quand même important : notre langue est sexiste, et cela induit une acculturation quotidienne insidieuse. On publie des annonces recherchant des « puéricultrices » (ah bon? On peut pas être un homme et avoir envie de faire de son métier la prise en charge des enfants?), par exemple, et ça me gonfle ; la plupart des insultes courantes sont dérivées de mots désignant les femmes, leur anatomie ou leur fonction (f… de p… ; con/conne/connard/connasse; n… sa m …), quand les termes laudatifs sont dérivés des hommes (avoir des couilles/en avoir dans le pantalon, par exemple). Revendiquer, pour certains métiers, la féminisation (ou la masculinisation, pour moi ça va ensemble) de leur appellation au quotidien, c’est justement une des voies pour permettre une prise de conscience que certains métiers ne sont pas réservés aux hommes ou aux femmes (mais préfète, je trouve aussi que c’est moche, comme cheffe ; je suis pas à l’abri de mes propres contradictions). Mais j’aimerais aussi qu’on arrête de démarrer une interview de femme par une description de son physique ou de sa tenue, ou qu’on ne m’introduise plus en réunion comme « la charmante Marion », ou qu’on ne me siffle plus dans la rue comme un clébard (…) »


MEL P. W. : « Quand je travaillais à l’hôpital, j’étais infirmier. Point. J’aimerais aussi qu’on ne présente plus une femme brillante comme avant tout la « femme de ». Ça, ce n’est bon que pour les « assistantes parlementaires ». J’aimerais qu’on arrête de demander leur âge aux femmes non mariées sans enfants et qui font des études longues ou qui travaillent. Je trouve extrêmement gênantes ces allusions constantes à la vie privée des femmes lorsqu’il est question de leur réussite professionnelle, comme s’il fallait trouver une justification à leur talent dans une présence masculine, ou prouver qu’être brillante, c’est forcément rater sa vie personnelle. »


JULIE C., performeuse burlesque : « Plus sérieusement, ce n’est pas en rajoutant des « e » à la fin de désignation professionnelle, en supprimant les pages filles et garçons des catalogues de jouets, en refusant de lire les contes de Perrault à ces gamins, que les différences de traitement envers les hommes et les femmes seront abolies. Tout ce qui est de domaine du symbole ne vaut que pour ceux qui lui accordent du sens. Les femmes n’ont rien à prouver, toutes ces soit-disant avancées ne sont que des détails, et ont le désavantage de pointer la différence et le retard entre nos deux genres et non pas à le gommer. Finalement la vraie victoire sera quand on ne se posera plus la question, quand on ne désignera plus telle ou telle personne par son genre, son âge, sa sexualité, sa religion, son régime alimentaire… mais quand on la désignera par ce qu’elle aura accompli. »


  1 comment for “Le piège de la féminisation de la langue

  1. 29 mars 2017 at 8 h 47 min

    Perso, je m’en fous qu’on m’appelle « docteur » et je ne vais pas insister pour avoir le « e »…ça ne change pas la vision que j’ai de mes capacités 😉 et peut être plus tard si je le deviens je ne vais pas insister sur le « Madame le professeur ou la professeure »… le combat est ailleurs pas je pense!

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