Les voix du musée

Un tableau ne parle pas. Les visiteurs, si.
Bienvenue dans la vie trépidante d’un gardien de musée qui, en mission anthropologique, enregistre les comportements des visiteurs face aux œuvres. Cette collection de phrases entendues, offertes par les visiteurs, constitue un ensemble précieux et amusant. On apprend comment les visiteurs parlent des œuvres, on en sait un peu plus sur qui ils sont… Dans les espaces d’exposition, les visiteurs se racontent à voix haute, et même au téléphone.
Ces propos sont recueillis bien sûr anonymement, et avant toute action de médiation. Aucun jugement de valeur n’est porté sur ces commentaires, matériau narratif formidable, et qui montre la difficulté qu’il existe parfois à relier le regardeur et l’artiste.


« Tous les musées du monde possèdent une double identité. La première, publique, est attribuée par le plan destiné aux visiteurs extérieurs. La seconde, plus secrète et plus complexe, se construit au fil du temps et de l’évolution des bâtiments. Cette personnalité sous-jacente n’est vraiment connue que des membres du personnel du musée à des degrés divers, selon leur fonction dans l’institution.  » Pierre-Yves Desaive


Olivier Debré – Un Voyage en Norvège – CCC OD

Olivier Debré au CCCOD


« Haan… Cet espace! C’est incroyable! … C’est grand! »

« Waaaaaaaaaaahhh!!! … »

« Il a l’huile extrêmement légère! »

« Son écriture est assez tordue… »

« Vernaculaire? Ça veut dire quoi, ça, vernaculaire? »

« Son assistant disait qu’il était plus occupé par le cours du yen que par ses cours aux Beaux-Arts. »

« Y’en a aussi à la mairie, qui sont pas mal… On n’en n’a pas, nous, à Paris d’exposition Debré. Pourtant on voit bien que c’est un artiste majeur! Oh, ça viendra… »

Brume d’automne à Laerdal

« Allô? Oui, tu sais, on a beau dire que les hommes sont plus forts… Mais ils n’ont pas la résistance des femmes… Il est très sensible, ce garçon! Oui, oui, il intériorise sûrement beaucoup de choses… Ah, c’est compliqué, la vie… Bon à demain… d’accord…OK! »

« Ah, c’est trop beau! C’est trop beau! J’trouve ça trop poétique! C’est la Loire! T’allais dire quoi? »

Au médiateur : « Vous êtes étudiante aux Beaux-Arts? »

« Vernaculaire… J’ai déjà vu ce mot là quelque part… Tu as un bout de papier? On va le noter… On cherchera ce soir… Bah, oui, c’est le seul moyen, ma pauvre! Verna…cu…laire… Voilà. Tu sais, pour la rentrée, je me suis inscrite à… flûte, comment donc, déjà… Non, non, pas un atelier d’écriture… Un atelier de… C’est pour booster la mémoire! »


AU MUSÉE – Ne demandez pas au gardien pourquoi l’hermaphrodite à des tétons et des c***. Cette question n’est pas de sa compétence.
Manuel de civilité pour les petites filles à l’usage des maisons d’éducation, Pierre Louÿs.


Olivier Debré au CCCOD
« -On sent l’air, on sent l’eau, le vent qui circulent. Il travaille très très liquide, donc il travaille l’oeuvre à plat, couchée… Il a beaucoup travaillé en France, à l’étranger…
– C’est passionnant de t’écouter!
– Le rendu pictural me parle beaucoup, tu vois. Dans les bâtiments construits par Debré, il a fait des études d’archi, à la base, il y a une parenté évidente entre son trait architectural et son trait pictural.
– Moi, j’ai pas l’œil expert…
– Moi, j’aime pas les grands discours, en tant qu’homme et en tant qu’artiste. Là, tu vois, il dit tout. »

Lumière d’automne à Laerdal

« Ça, c’est pas mal, ça. Le bleu, c’est reposant. Ah oui, mamie, tu as fait ta petite sortie? »

« Ohlala, je travaille mieux que ça! C’est des taches d’eau… Oui, ça vaut les travaux de Cécile! C’est la ville qui a financé cet endroit? »

« On regrette de pas avoir déménagé au moment de la retraite… Comment? Ah, oui, j’ai une oreillette, mais je n’entends rien tout de même… »

« On reconnait pas forcément la Loire dans ses toiles de Loire. »

« Faut qu’ça m’parle, moi. C’est compliqué, l’art abstrait. »

Au médiateur « – Heu, vous pouvez parler? Enfin, je veux dire, on peut vous poser des questions? »

« Tu sais, si je devais refaire le sol de la maison, je ferais un truc comme ça, en béton ciré… C’est joli, hein? … La cascade, là, on dirait les Vosges. Mais si, vous étiez là, c’était dans un village médiéval, même qu’on est passé à l’usine Vache-qui-rit! »

Brume d’automne à Laerdal

« Y a toutes les nuances de bleu, là… »

Lisant le nom du médiateur sur son badge : « Vous êtes magnifique, mais vous avez un nom à coucher dehors. »

« Celle-là, trop colorée à mon goût… Celles-là, elles sont vivantes, elles ont du peps. »

« J’aime bien cet ensemble, là, en bas… Sinon, c’est trop vaporeux… »


ART
Ça mène à l’hôpital.
A quoi ça sert? Puisqu’on le remplace par des mécaniques qui font « mieux et plus vite ».
Beaux-Arts.
Anecdote du Prince-Président; commission dont Séchan était le Président.
Beaux-Arts, arts industriels.
Gustave Flaubert, Le Dictionnaire des idées reçues


« C’est reposant, ici, ça change de la galerie noire! Moi, je vois une maman baleine et son bébé… »

« Je me demande comment il a fait pour peindre tout d’un trait sur une si grande surface… »

« Ça… Un visage qui baille… Ou un fantôme. »

« C’est assez binaire, en fait. Un coup en haut, un coup en bas… »

« C’est beau l’art, mais bouffer, c’est pas mal non plus… On y va? »

Après-midi à Laerdal

Au médiateur : « Vous tournez en rond toute la journée dans votre galerie carrée?
Oui, ça me rappelle la Mecque »

« Je dois pas être assez cultivée pour comprendre… »

« Vous savez ce que je vois? Un cercueil de verre, comme dans Blanche Neige… Oui, bleu, c’est une couleur fraîche… »

« ça, gris, là… On dirait un sarrau d’écolier, comme autre fois »

« Le mec qui fait les mêmes trucs, mais qui est pas de famille connue, hein… il aurait quand même du finir par bosser…
– Fils à papa, certes, mais un certain talent, quand même!
– hmmmh…
– Mais il avait une copine en Norvège, ou quoi? »

« En fait, rien n’est uni, c’est que des dégradés… »

« C’est pas mal… Y a des choses bien… On a une jolie vue… On a l’impression qu’on va tomber, mais bon… »

« En Norvège, on dit « Heï »… Tant que c’est pas Heil… »

« Celui-là, il est bleu moelleux. »

« Eh ben, voilà! Les gens ne sont même plus tranquilles chez eux, il y a un vis-à-vis… Eh ben, il peut reprendre ses pinceaux… Y a plein de manques! … Ah, ça, c’est typiquement l’île de Noirmoutier… Là, Münchhausen et le Sacré-Cœur… »

« Y en a des moches, quand même… Mais quand même, pour loger ça chez soi… »

« La montagne verte à Laerdel… Est-ce que ça a l’air d’une montagne? Non! ça oblige à réfléchir… »

« C’est la claque, hein? Je trouve magnifique tout ce qu’il dit sur le rapport intime avec la nature… »

« Haaaan!!! Tu as vu comme il est grand? Va voir! Sans courir! Sans courir! »

Lumière du fjord bleu

« Regarde, vu de là… ça supporte bien la distance! »

A propos des colliers en graines portés par le médiateur : « Ah, on se croirait quai Branly! »

« Tu vois, ça, pour moi, c’est une vallée…Avec des poissons… Ah, non, regarde… Un crocodile… Là, la tête… Là, les yeux… Un crocodile en Norvège? Bah, on y voit bien ce qu’on veut… Grand soir Svanoix… Y z’ont du drôlement discuter avant de les mettre en place… »

« Allô? Ouais, il me reste qu’une salle…T’es garée où? … Je finis, et on se rejoint? … OK, à toute! »

Sunndalsforjen bleu le matin

« Ah, y en a d’autres, là! Ah, y en a! Y en a! Il est bien placé, celui-là, en plus! Y en a qui sont à l’ombre… Celui-là, c’est bien! … On n’a p’tet pas assez de recul pour celui-là… Peut-être que de loin, il est très beau! Là, le nez dessus, on a du mal à se rendre compte… Celui-là, non. Gris, comme ça, ça me dit rien… C’est d’un triste!  Là, je sais pas quoi en penser. Y a de beaux jaunes, en bas, mais c’est les trucs marron, là… J’aime beaucoup les jaunes, mais là, je trouve que… C’est l’association de couleurs… A quelle heure donc qu’il vient parler? 15h? 16h!!! Ah, mais j’avais compris 15 heures, moi! Je vais devoir remettre de l’argent au parking, alors! … Debré, il est mort; lui aussi, hein? Il était très simple. Très. J’aime bien les photos, là. C’est chouette. Ah, je reconnais, c’est à Vernou, ça! Je reconnais. Ses toiles, c’était tout l’un sur l’autre, tout encombré, moins que chez toi, il avait la place – petit rire – C’est un promenade architecturale, tu montes, tu tournes, tu vires… C’est une construction d’après-guerre, ça, là, en face. Tu sais, Paula, elle en a un, Debré… »

« C’est très galactique. »

« Ah, bah, ces peintres, faut les comprendre… Des hautes montagnes… Il faut de l’imagination! »

Au médiateur : « Comment faites-vous pour rester debout aussi longtemps? Ma fille, elle a fait ça, au Grand Palais. »

« Fichtre, on se croirait chez Vuitton. »


ARTISTES
Il faut rire de tout ce qu’ils disent.
Tous farceurs. Vanter leur désintéressement.
S’étonner de ce qu’ils sont habillés comme tout le monde (vieux).
La femme-artiste ne peut être qu’une catin. Bas-bleu.
Gagnent des sommes folles, mais les jettent par les fenêtres.
Ce qu’ils font ne peut pas s’appeler « travailler ».
Souvent invités à dîner en ville.
Gustave Flaubert, Le Dictionnaire des idées reçues.


Olivier Debré au CCCOD

« C’est tellement difficile de peindre en couleur… Tu imagines : la lumière du soleil sur la glace… »

« Le dragon des neiges. »

« Une avalanche avec un singe. »

« Un bonhomme dans un paysage. »

« De l’herbe qui monte sur une montagne. »

« Un bateau entrain de se faire attraper. »


Dans cet espace d’exposition, j’observe que :

– les réflexions les plus potaches ou les critiques les plus acerbes sont formulées à haute voix par les messieurs, souvent âgés de 60 à +80 ans, qui prennent à partie le médiateur. Leur femme ou leur compagne leur demandent presque systématiquement de se taire, ou ont un rire gêné.
– les réflexions désagréables, lorsqu’elles sont faites par les femmes, le sont par des femmes de c.45-65 ans, souvent indirectement, en faisant des commentaires en passant près du médiateur, mais sans s’adresser à lui directement.
– les commentaires les plus positifs sont formulés par des femmes, de tous âges, qui viennent spontanément s’adresser au médiateur pour partager leu plaisir.
– les visiteurs à partir de c.55 ans venant en couple et sans enfants demandent souvent au médiateur s’il/elle est étudiant(e) aux Beaux-Arts
– plus une femme appartient à un milieu aisé, plus elle est vexée et déplaisante quand un médiateur lui demande de ne pas laisser ses enfants courir/sauter/danser/hurler/faire la roue/manger dans les espaces d’exposition, d’autant plus si ce sont des garçons.
– les visiteurs qui possèdent un tableau d’Olivier Debré, ont connu Olivier Debré, connaissent la famille Debré le mentionnent souvent au médiateur.
– les visiteurs vus entrain de toucher une toile sont souvent de mauvaise foi
– les messieurs de c.60-65 ans férus d’art contemporain qui questionnent le médiateur n’écoutent souvent pas ses réponses, répondent eux-mêmes aux questions qu’ils posent, et sont convaincus de son inculture, mais notent sa politesse et son sourire
– les dames dans le même cas se montrent plus curieuses de l’avis du médiateur, partagent leurs connaissances plus humblement


INNLAND – jeune scène artistique norvégienne – CCC OD


« Je… J’ai cru que l’œuvre était interactive, avec ces câbles qui pendent… D’où mon geste. Voilà. »

« des obus mal empilés »
« un dirigeable tombé »

« C’est un revêtement? Ah, c’est du similicuir… C’est même pas peint… »

« Y a du mouvement, y a… On dirait du caramel… On a envie de lécher. »

« A mon avis, ils ont du récupérer un truc… Regarde, y a du carton… »

« Vu comment tu t’habilles, tu vas me faire de l’art bientôt… »

« Ces tuyaux de lavabo, là, qui ne vont nulle part… Est-ce qu’il y avait besoin de toute cette place pour mettre trois bricoles? »

« Ils ont pas fini les travaux, là? »

« C’est bizarre, de faire une galerie toute noire, quand même… »

« Tiens, c’est quoi, ces petits boudins caoutchouteux? »

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