Mais comme l’air, pourtant, je m’élève…

Un jour, sur un forum, quelqu’un posa la question : « Mariage entre Noir et Blanc, pour ou contre? » Cette question me semblait aberrante. Y avait-il encore aujourd’hui des gens qui se diraient contre?  En vertu de quel principe obscur? Pensant qu’il s’agissait d’un post type Front National, pureté de la race et compagnie, je cliquais. Mal m’en prit.

La majorité des répondants étaient contre. Et la majorité des répondants avait la peau noire. Les commentaires étaient haineux, et certains appelaient à massacrer les Blancs jusqu’au dernier pour se venger de siècles de souffrance. Cela ressemblait, à s’y méprendre, aux discours tenus par l’extrême droite, et si j’avais eu l’humeur joyeuse, j’aurais pu imprimer des messages produits par les uns et les autres pour montrer que la concurrence était rude.
Je posais la question des métisses, et demandais, estomaquée, s’il était bien nécessaire de massacrer tous les Blancs. Je me suis fait insulter, menacer, on m’a mis dans le même sac que « les leucodermes » qui ont pillé l’Afrique, réduit en esclavage, qui tirent sur des jeunes avec un portable à la main… Tout argument était vécu comme une agression et un manque de respect, une tentative d’écraser de la part d’une « blanche », toute tentative de comprendre et d’échanger balayée par la croyance que la couleur supposée de ma peau m’empêchait de comprendre.

J’aurais voulu dire que chez les Blancs, il y a toujours eu des petits blancs de rien du tout, et que ces petits blancs de rien du tout ont toujours été exploités par les Blancs, qui ont toujours tout fait pour qu’ils ne fraternisent pas avec les Noirs, parce qu’ensemble, ils auraient pu se révolter en nombre. A votre avis, pourquoi encore aujourd’hui il est si précieux et utile d’entretenir des croyances racistes chez les Européens les plus démunis? Peut-être vaut-il mieux qu’ils rendent responsables de leur misère leurs frères de condition que les vrais coupables… Pourquoi est-il utile de leur faire croire qu’avoir la peau claire est plus avantageux qu’autre chose, quand l’usine ferme et se délocalise?

J’aurais voulu dire que les Noirs et les petits blancs de rien du tout, surtout les petites femmes blanches de rien du tout, seraient plus forts tous ensemble, face à ceux qui les ont traité comme des bêtes de somme. Mais je me faisais trop insulter. Et puis peut-être etait-il vrai aussi que j’avais une vision trop bête et naïve des choses. Je me suis souvenu cette arrivée à l’aéroport de Paris où le passeport d’une amie haïtienne a été inspecté sous toutes les coutures pendant un long moment, alors que le mien a à peine été ouvert, et que ça m’avait profondément énervée.

Interférences – Puchol&Galandon, éditions Dargaud

Cet épisode m’a laissée perplexe. Sur la porte de mon frigo, j’ai relu le magnifique Still I’ll rise de Maya Angelou en faisant chauffer de l’eau pour me faire du thé. Enfant, je voulais avoir la peau noire, je trouvais ça merveilleusement beau. A y bien penser, je crois aussi que, sans évidemment comprendre pourquoi, je me sentais noire.


You may write me down in history
With your bitter, twisted lies,
You may tread me in the very dirt
But still, like dust, I’ll rise.


J’ai eu envie  d’écrire un article sur mon blog, à partir d’une pièce de théâtre et d’un livre, pour développer une pensée que je n’avais pu exprimer. Le voici.


La Bonne Nouvelle


Au Théâtre Olympia de Tours, du 10 au 14 avril, se jouait La Bonne Nouvelle de Vincent Lambert et François Begaudeau.


« Ils ont cessé de croire. Encouragés par un animateur aux allures d’évangélisateur télé, trois femmes et deux hommes passent aux aveux. Oui, ils ont pris leur part. Oui, ils ont éprouvé du plaisir. Entre récits autobio­graphiques et vulgarisation économique, ces repentis du capitalisme se livrent. »


Genèse du spectacle – François Begaudeau


Evidemment, on rit, et surtout quand on a eu soi-même à subir les open spaces, la cohésion de groupe forcée, la bise forcée, les événements « corporate », les exercices avec post-it, la fausse bonne humeur permanente convoyée par un sabir franglais, mais avec pas trop d’accent, dont le seul sens est de montrer que l’on appartient bien à la caste des décideurs.



Pourtant, parmi ces hauts responsables surdiplômés (écoles de commerce, administration), issus des classes supérieures ou bonne classes moyennes, figures du déterminisme social, il y a un vilain petit canard. Le personnage qui intervient à contre-temps, fait des blagues lourdes, ne comprend rien. Et qui porte des chaussures de cuir marron avec un costume bleu. Celui qui n’a pas les codes sociaux des gagnants. C’est à mon avis le personnage le plus intéressant de la pièce. En effet, il s’agit d’un autodidacte, qui n’a pas fait d’études, issu d’un milieu très modeste, et qui a réussi à monter dans l’échelle sociale en se montrant un vendeur… de canapés hors pair chez Canap78. Evidemment, on est bien loin des institutions prestigieuses. On est loin de la magie de la « titrisation », loin des concepts, loin des flux financiers virtuels. D’ailleurs, si je ne m’abuse, ce personnage, avant de faire dans la vente de canapé, a vendu de la porcelaine sanitaire… Amusant lien avec On purge bébé, de Feydeau, où madame ne veut surtout pas être désignée comme la femme de celui qui vend des pots de chambre. Car si les affaires de son mari lui permettent une existence bourgeoise, elle mourrait de honte si la bonne société connaissait la nature des activités de son mari.


Julie, adossée à la table, les bras croisés – Oh! C’est tout réfléchi! Tu es bien aimable, mais je n’ai pas envie de marcher dans la vie auréolée d’un vase de nuit! je n’ai pas envie d’entendre dire, à chaque fois que j’entrerai dans un salon : « Qui est donc cette dame? – C’est madame Follavoine, la femme du marchand de pots de chambre! » Ah! Non! Non!


De quoi ça cause? – itw de l’un des comédien


L’histoire de ce personnage marchand de canapés montre l’impossible assimilation des manants par la classe dominante. Il est un peu méprisé par ses pairs sur le plateau, il n’a jamais pu accéder à un poste supérieur dans son entreprise faute de diplôme adéquat, et peu importe ses compétences réelles. Sa compagne, diplômée de Sciences Po, avait honte de son pedigree et le cachait à ses amis de promo, jusqu’à ce dîner fatal où il lui a fait honte en parlant de son travail, de ses loisirs à des gens qu’ils pensait sympathiques, mais qui étaient seulement polis. La Bonne Nouvelle, c’est aussi une histoire de castes hermétiques comme des Tupperware. Le capitalisme n’aurait donc pas de sens, et surtout pas pour les classes modestes de la société. Comme le montre l’histoire de notre vendeur de canapé, il est toujours rattrapé par ses origines sociales, et il est vain de croire qu’il pourra pleinement intégrer une élite qui base sa réussite sur ce qui l’a fait naître pauvre. Par ailleurs, cette élite se perçoit comme supérieure à lui, et induit chez lui des envies de revanche sociale, d’assimilation, ou de soumission. Et ce n’est que la prise de conscience de son échec inévitable qui le pousse à rejeter le capitalisme.


Panique dans le 16e!



Monique Pinçon-Charlot et Michel Pinçon sont sociologues, et spécialistes de la grande richesse. Dans cet ouvrage, une analyse sociologique dessinée, ils se penchent sur l’émeute qu’a créé l’annonce de l’installation provisoire d’un centre d’hébergement d’urgence pour les plus démunis dans le très huppé XVIe arrondissement de Paris. Les faits remontent à mars 2016.

Le Parisien – Insultes en pagaille à la réunion sur le centre pour SDF du Bois de Boulogne – 16 mars 2016

Le Monde – Paris : le centre d’hébergement du 16e arrondissement à nouveau attaqué – 6 novembre 2016

La Dépêche – Centre pour SDF du 16e à Paris: un an après, des riverains « résignés » – 12 novembre 2017

 


On pourrait, avant leur renaissance, assimiler les personnages de La Bonne Nouvelle – vendeur de canapé excepté – aux habitants du XVIe arrondissement, parce qu’ils semblent vivre hors de la réalité commune à la grande majorité d’une population  française qu’ils ne rencontreront jamais vraiment, et qu’ils emploient pourtant dans leurs entreprises, et dont ils scellent l’avenir à coup de coupes budgétaires et de clics de souris.

La violence symbolique
Les auteurs de l’ouvrage proposent la notion de « violence symbolique » (Bourdieu) pour tenter d’expliquer le comportement des riches habitants du XVIe arrondissement.
La violence symbolique est une croyance collective « qui permet de maintenir les hiérarchies. Elle a pour effet la soumission des dominés sans que les dominants aient besoin d’avoir recours à la force. La violence symbolique consacre l’ordre établi comme légitime. Elle dissimule de ce fait, les rapports de force qui sous-tendent la hiérarchie sociale. Elle sert à pacifier les relations au sein de la structure sociale. »* La violence symbolique permet donc d’échapper aux conflits violents entre dominants et dominés, ou à la dictature. « Les dominants ont le pouvoir d’imposer leur propre vision comme objective et collective. Si bien que les dominés ne disposent pas d’autres modes de pensée que celui des dominants ; ils ne peuvent donc pas échapper à la violence symbolique. Tout se fait de façon implicite et non consciente. Cela rend toute contestation ou toute révolte extrêmement difficile. » * Les dominés, alors qu’ils sont plus nombreux que les dominants, qu’ils sont leur source de richesse, pensent l’ordre des choses comme normal et naturel.

article de Bénédicte Kibler – La violence symbolique qu’est-ce que c’est?


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