Zamanana, Zieurouges et Manga - épisode 3

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Suite du conte sauce gasy… La mort de Zieurouges (la méchante).
A peine l’aube se faisait-elle, que Manga se trouvait tiré du lit – comme un escargot hors de sa coquille – par la main décidée de Zamanana, qui le fourra dans un grand sac à dos, dont elle avait pris la peine de garnir le fond d’un coussin. Manga allait râler mais, il faut dire que le coussin était moelleux, et il trouva dans une petite poche des gâteaux qui lui semblèrent fort bons. Il soupira. Son séjour auprès des hommes ne l’arrangeait guère, il se laissait corrompre d’un rien. Comme de bien entendu, Zamanana avait espionné la cérémonie secrète d’hier soir, et en savait bien assez, sans avoir à se farcir les discours pompeux et interminables de toutes les huiles -même pas bio – et rois fainéants locaux. Elle avait justement supposé que ces jeux de mollet ennuyaient aussi Manga, et que la meilleure façon d’y échapper était de partir à l’heure où les infidèles, les voleurs et les sorciers regagnent leur domicile sur la pointe des orteils. Zamanana, protectrice du village, était crainte et respectée. Ainsi, personne n’aurait jugé opportun de s’étonner auprès de ses parents de l’avoir croisée pourvue d’un gros sac à dos à cette heure si suspecte. Le pelage flamboyant de Manga, hérésie pure en matière de camouflage, cependant, nécessitait quelques précautions. Qui sait ce que les désœuvrés auraient pu supposer ? Ceux de qui la conduite offre le plus à rire/Sont toujours sur autrui les premiers à médire ;/Ils ne manquent jamais de saisir promptement/L’apparente lueur du moindre attachement,/D’en semer la nouvelle avec beaucoup de joie,/Et d’y donner le tour qu’ils veulent qu’on y croie.

Ils firent une escale chez le mpsikidy, qui déversait des ronflements à pleine fenêtre. Manga bondit hors du sac, alla chercher le dossier pour l’Institut Français sur le bureau, et l’apporta à Zamanana. Au lieu de s’engouffrer dans le sac, il fit demi-tour. Zamanana fronça les sourcils. Manga alla faire sa sélection dans la réserve personnelle de talismans du mpsikidy. On n’est jamais trop prudent. Il revint bardé de pierres et de perles, de plumes, une boite de Colicalme en bandoulière. Zamanana pouffait. D’un regard mesquin, Manga lui fit observer que lorsque l’on a le même accoutrement que Dora l’exploratrice, on ne la ramène pas trop. Puis, très digne, emperlousé et emplumé, il entra dans le sac à dos. Ils se mirent en route.
Lorsqu’ils furent loin du village, sur une autre colline, Zamanana s’arrêta dans le levant, et ouvrit le sac. Assis l’un à coté de l’autre, Zamanana et Manga regardaient le village s’éveiller. Puis ils repartirent avant que le ciel ne soit trop clair, et s’enfoncèrent dans la foret. Ils ne savaient pas où ils allaient, mais ils y allaient, d’un pas sûr et déterminé. La quincaillerie de Manga se prenait parfois dans les branches ; alors Zamanana l’aida à s’en défaire, et rangea le tout dans le sac à dos.

Après avoir longtemps marché, ils arrivèrent au pied d’un Baobab. Ils s’appuyèrent à son tronc pour se reposer. « Entrez, mes enfants, soyez les bienvenus ! » Entre veille et sommeil, ils entrèrent dans l’arbre. Il y faisait doux, on y était bien. On s’y sentait léger… Une odeur de vanille… Ou peut-être de noisette grillée… On y flottait, comme dans un bain bien chaud… « Je sais la raison qui pousse vos pas. Je peux vous aider dans votre combat contre l’infâme Zieurouges. Pour trouver son antre, Manga, tu auras besoin du nez de Zamanana. Le monstre s’en prend aux enfants, alors Zamanana doit rester ici à l’abri. Mange cette fleur, Zamanana, tu seras liée à Manga comme dans un rêve, il sentira par ton nez, et toi, tu verras par ses yeux, sans rien craindre de Zieurouges. » Zamanana mangea la fleur. « Manga, écoute bien. Zieurouges est un être de verbiage et de vent. Il te faut pour l’affronter, retrouver l’usage de la parole. Mange ces cinq graines. » Manga mangea les cinq graines. « Zieurouges est faite de verbiage et de vent. Il faut, pour la faire éclater, l’énerver cinq fois, de cinq manières différentes. Je vais, Manga, t’envoyer dans le lieu désolé où le flair de Zamanana te permettra de trouver l’antre de la bête. »

Manga serait bien resté encore dans le Baobab, mais il se retrouva dans un lieu horrible, parcouru de zombies et d’agressions sonores : un centre commercial. Saisissant son courage à deux pattes, il commença sa progression dans l’endroit, truffe en l’air. Une pollution olfactive dont il n’avait pas idée s’imposa à lui. Parfums de synthèse, viande séchée, sueurs diverses et leurs haleines, détergents, animaux… Mais il flairait autre chose, une odeur sans nom dans la langue, une odeur d’épouvante. La truffe grande ouverte, il se fraya un chemin parmi les zombies, qui ne s’étonnèrent pas même de voir un chat géant roux déambuler en se tordant le cou. Manga passa le rayon des textiles fabriqués en Chine, puis les caisses où on arnaquait systématiquement les touristes non habitués à cette monnaie qui comptait tant de zéros. L’odeur se précisait… Il ferma les yeux, et demanda à Zamanana de le guider. Il avança alors comme un somnambule. Soudain, il sentit que le sol se dérobait sous ses pattes, il lui sembla tomber de plusieurs mètres – mais vous connaissez sa tendance à l’exagération – pour s’échouer avec un poc mou sur un sol gras. « Qui va là ? », brailla une voix rogommeuse. Manga se redressa, et tapota son pelage du bout de la patte avec un air dégoûté. « Qui va là ?! », insista la même voix. Manga distingua une énorme masse, pourvue de deux bras, deux jambes, surmontée d’un visage de femme fort laid. La couleur des yeux de la créature ne laissait aucun doute : Zieurouges ! Manga s’approcha de la créature fétide.

« – Quoi ! C’est toi ! Qu’est-ce que tu fous là ?

  • Je suis venu te tuer, répondit simplement Manga

  • AHAHAHAAHAH !!! Soit, tu as envie de jouer. Pourquoi pas. Plus d’enfants à massacrer, dans le coin, depuis que l’école n’est plus gratuite ni obligatoire, je m’ennuie un peu. Comment as-tu retrouvé la parole, d’ailleurs ?

  • C’est une longue histoire.

  • Ça ne m’intéresse pas. Les histoires, j’en ai déjà autant que je veux, regarde tous ces livres ! AHAHAH ! Compose-moi une devinette en cinq vers, qui ne figure dans aucun de mes livres, que personne n’a jamais entendu. Si tu échoues, je te tue.

– Frein moteur/Roue motrice/On progresse/Écrane protectrice/Le désert avance
– … Tu es malin, Manga…
– 3-3-3-5-5, et même 3-3-3-[2+3]-[3+2]. Que dis-tu de ça, Zieurouges ?
– Que tu es un insolent. Mais que tu n’as rien à dire.
– Je dis pourtant en cinq vers que la féminisation de la langue française est un leurre en matière de féminisme !
– Rhaaa ! Tais-toi ! Que t’importent les luttes féministes, bête poilue !
Manga fut très vexé par cette appellation, mais n’en laissa rien paraître. Et de une. Allongé sur le flanc, il fit des mouvements de queue languides, puis d’une voix lasse demanda :
– Bon, quelle est la prochaine épreuve ?
– Révèle-moi une chose que j’ignore sur les objets qui m’entourent. Si tu échoues, je te tue.
Manga considéra les objets d’art, tableaux, statuettes, instruments de musique, livres, bijoux, parfums, étoffes qui encombraient la pièce. Puis :
– Le tableau, là, au-dessus de ton bureau, c’est un faux.
– Impossible ! Je l’ai volé lors de l’inventaire de l’atelier de l’artiste, quelques jours après sa mort !
– Oui, mais c’est une porte.
– Quoi ???
– Peinte en rouge, et fixée horizontalement, mais c’est une porte.
Folle de rage, Zieurouges se jeta sur le tableau, et dut se rendre à l’évidence qu’il était pourvu de gonds.
– Quel escroc ! Quel gredin ! Hurla Zieurouges à l’adresse du neveu de l’artiste, qui s’était établit galeriste.
– Oui, poursuivit Manga tranquillement, quelques jours avant sa mort, la vieille Ouli avait entrepris de repeindre les trois portes de son atelier. Comme elle faisait des monochromes, évidemment, sans avoir l’oeil exercé, on pouvait croire…
– Tais-toi ! Rrrrrrrrhhhhaaaa !!!! Tais-toi !!! rugit Zieurouges, écarlate de colère.
Et de deux. Zieurouges décrocha vivement le téléphone, composa un numéro, puis se servit un double scotch en attendant que son interlocuteur décroche.
«  – Allo, Grocuss ? – Elle appelait la tête pensante de la pègre locale. – Ton mignon, là… Le galeriste… Il s’est bien foutu de toi… – Elle lampa la moitié du verre. -Tu es près du Ouli, là ? Lequel ? Comment, lequel ? A ton avis, crétin ! Le Jumeau Rouge ! Si tu es chez ta maîtresse, c’est pareil. Même si cette cruche l’a accroché dans sa cuisine… Elle est dramatique… Enfin, ce n’est pas pour ses talents de décoratrice que tu la fréquentes, hein, on est bien d’accord… – Elle finit le verre, et l’agita au dessus de sa lippe pour avoir la dernière goutte. – Ça y est ? Alors regarde bien. Tu t’es fait enfler. C’est une porte. Voilà, bonne soirée ! » Elle raccrocha vivement, avec un rire cruel. Puis elle sortit un face-à-main du tiroir de son bureau, s’y mira un instant, tapotant du bout des doigts ses tours de faux cheveux mal mis, arrimés tant bien que mal sur les quelques poils-tête gras qui ornaient encore son crâne. Manga réprima un haut-le-coeur. Elle tendit son bras ballottant et le face-à-main vers Manga et ordonna :

«  – Récite-moi du Molière, sinon, je te tue ! »
Alors Manga récita :
«  – L’exemple est admirable, et cette dame est bonne ! /Il est vrai qu’elle vit en austère personne ;/Mais l’âge dans son âme a mis ce zèle ardent,/Et l’on sait qu’elle est prude à son corps défendant./Tant qu’elle a pu des cœurs attirer les hommages,/Elle a fort bien joui de tous ses avantages ;/Mais voyant de ses yeux tous les brillants baisser,/Au monde qui la quitte, elle veut renoncer,/Et du pompeux voile d’une haute sagesse/De ses attraits usés déguiser la faiblesse./Ce sont là les retours des coquettes du temps./Il leur est dur de devoir déserter les galants./Dans un tel abandon, leur sombre inquiétude/Ne voit d’autre recours que le métier de prude,/Et la sévérité de ces femmes de bien/Censure toute chose et ne pardonne rien:/Hautement d’un chacun, elles blâment la vie,/Non point par charité, mais par un trait d’envie/Qui ne saurait souffrir qu’une autre ait les plaisirs/Dont le penchant de l’âge a sevré leurs désirs.
Zieuxrouge lâcha un pet sonore, et dit :
– « C’est du Molière, ça ?
– Il est des vapeurs qui vous feraient douter de tout, dit Manga, livide.
– Ah, tu as réponse à tout, hein ? Grinça Zieuxrouge. – Et de trois. -Mais je vais t’en dire une bonne, à laquelle tu ne sauras que répondre, et alors, je pourrais… te tuer !!!
Il fallait tenir bon. Si Zieuxrouges s’énervait en tout cinq fois, alors, c’est elle qui crèverait. Comme une grosse baudruche. Cette émission de gaz, si répugnante était-elle, était un encouragement.
– Je suis toute oreille, répondit Manga
– Manga, je suis ta mère.
– Quoi, c’est tout ? dit Manga
– Comment ça, c’est tout ! Tu me dois la vie, imbécile ! – prrrrrt !
– Alors là, c’est vite dit… Si on était responsable de ce qui se passe avant notre naissance, ça se saurait. Puisque nous ne sommes nullement responsables de notre venue sur Terre, nous ne devons rien à ceux qui le sont. Au contraire, ça serait plutôt à eux de nous dédommager ! Cela s’appelle « héritage », je crois. D’ailleurs, puisque nous en parlons…
– Rhhhaaa ! Mais tais-toi ! Rapace ! Pince-maille ! Fesse-matthieu ! Baise-la-piastre ! C’est en vautour, que j’aurais du te transformer !
– Tu as fais les choses à moitié, tout de même. Pourquoi ne pas m’avoir tué à ma naissance ? Entre nous, eh bien franchement, tu es méchante, ou tu fais semblant ?

– Parce que tu crois qu’on peut se débarrasser de toi comme ça, grinça Zieuxrouges ? Tu résistais à tout ! Impossible de te noyer : insubmersible. Impossible de te faire dévorer par les loups : ils t’emmenaient dans leur tanière comme un de leurs petits. Impossible de te perdre dans la forêt : tu y étais comme chez toi. Impossible de t’empoisonner : tu résistais même au ragoût de pois chiches. Impossible de te vendre à des trafiquants en tous genres : tout le monde t’aimait instantanément et voulait ton bonheur. Oh, comme j’ai maudit cette maudite comète, qui m’a engrossée alors qu’une nuit je ramassais cette cigarette que j’avais laissé tomber !
– Ah, c’est pas pour me vanter, mais quel pedigree… Je vais leur clouer le bec, moi, aux Causette et aux Cendrillon ! Y a pas à dire ! Et t’as rien trouvé de pire qu’une forme de chat télépathe ?
– Mais tais-toi ! Tais-toi donc ! J’ai du te jeter 10 sors pour que tu ne puisses plus parler, pour que tu te taises enfin ! Tu résistais à tout ! Tu te mettais à parler malgache, puis arabe, puis tamoul, puis bambara, puis rouchi ! J’ai tout essayé ! Absolument tout ! Tais-toi ! La ferme ! »
Zieurouges étouffait de colère, et dégazait au passage comme un pétrolier Total en mer. Et de quatre. Manga se bouchait la truffe, et impavide, poursuivit :

– Bon, maintenant que nous avons bien rigolé, parlons sérieusement. Tes menaces, c’est de la crotte de bique. Tu ne peux absolument rien contre moi, je suis le fils de la Comète. Toi, Zieurouges, jamais tu n’arrêteras les comètes. Au mieux, tu peux ralentir leur course.
– Rhaaaaaaaaaa !!! Mais tais-toi !! aaaaaaaaaahhh !!! Je vais t’étrangler ! Je vais t’étrangler ! »

Et de cinq. Zieurouges se mit à grincer, à craquer. Elle devenait de plus en plus rouge, et rouge, et plus rouge encore… Sa peau se tendait tant elle hurlait de colère. Manga se réfugia sous un tapis. On a beau être insubmersible, on n’est jamais trop prudent ! Il entendit une déflagration, puis un long bruit de baudruche qui se dégonfle. Nous étions dans le cinquième mois de l’année, mois qui, comme vous le savez, est depuis lors consacré in memoriam aux élections pestilentielles dans beaucoup d’endroits où qu’on connait la légende de Manga, et où se vendent des objets de toutes sortes estampillés #JesuisManga.
Quand il n’entendit plus rien, Manga souleva un pan de tapis. Il ne restait rien de Zieurouges. Les règles de grammaires et les accents s’enfuirent bien vite par les bouches d’aération exigées par les normes de sécurité. Il ferma les yeux et s’adressa à Zamanana pour lui demander de demander au Baobab d’opérer un rapatriement sanitaire. « Il faut d’abord que tu remontes à la surface », répondit Zamanana. Manga s’engouffra dans la bouche d’aération, puis finit par atterrir dans une cour où poussaient des orangers. Ça alors… L’Institut Français… Ça tombait bien, Manga avait justement pensé à prendre le dossier de demande de subvention. Il alla le déposer dans la boite aux lettres, et puis zoup, il se retrouva soudain dans le Baobab, avec Zamanana. Il ne leur restait plus qu’à rentrer au village où, à n’en pas douter, on les attendait avec impatience.

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Auteur·e

melpwyckhuyse

Commentaires

Rindra
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Quelle imagination! Tu m'as transporté un instant dans un monde imaginaire qui reflète beaucoup d'aspects de la réalité. J'ai beaucoup aimé . Une petite remarque, c'est plutôt "mpisikidy" mais quand on le prononce vite ca devient mpsikidy ;)